Denis Gancel, la France cherche les solutions

Denis Gancel

Le Président de l’agence W a commandé, pour la quatrième année consécutive, le baromètre de la « marque France » à l’institut Viavoice, étude qui constate une aggravation du pessimisme et du sentiment « de dépression collective » des Français. « Si l’on constate que la France est globalement fatiguée et lasse, analyse Denis Gancel, elle est aussi très lucide sur son état: 80 % des Français pensent que « le modèle français » sera amené à évoluer. Quand le malade commence à se rendre compte qu’il est malade, la guérison est proche ! C’est ce que nous voulons croire aujourd’hui ».

J’ai la conviction que les jeunes doivent s’emparer de la marque France. Je voudrais citer Louis Pasteur, ce génie français qui travaillait toujours en équipe. Le jour où fut inauguré l’institut qui porte son nom, il était déjà très atteint par la maladie, il avait perdu trois filles… Il a chargé son fils de lire le discours qu’il avait préparé. Voici un extrait de ce discours, qui pourrait servir d’exergue à l’observatoire de la marque France: « jeunes gens, quelle que soit votre carrière, ne vous laissez pas atteindre par le scepticisme délirant et stérile. Ne vous laissez pas décourager par les tristesses qui, en certaines heures, passent sur une Nation. Dites-vous d’abord: « qu’ai-je fait pour mon pays ? » jusqu’au moment où vous aurez peut-être cet immense bonheur de penser que vous avez contribué en quelque chose au progrès pour le bien de l’Humanité ».

La France lucide

Comment faire, que faire pour son pays ? Je voudrais faire référence aux travaux remarquables du sociologue Alain Mergier, qui a analysé notre rapport au danger. Il note une évolution sémantique intéressante entre l’acte exceptionnel de prendre un risque et l’état permanent d’être sous la menace. Il dit, en clair, qu’on ne sait plus prendre des risques et que l’on vit en permanence sous la menace. Et ce changement de rapport au risque change notre regard sur l’avenir et la confiance. Car pour entreprendre, il faut posséder trois confiances: la confiance en soi, la confiance dans l’avenir et la confiance dans les autres. Sur ces trois confiances, la France semble touchée. Nous espérons, grâce à notre observatoire, apporter des éléments d’analyse et de solutions.

Donc, les Français se sentent-ils sous la menace, sont-ils prêts à prendre tous les risques ? Braudel, dans ses nombreux ouvrages sur la France, dit clairement que la France n’est pas unique: il n’y a pas d’unité dans la France, elle est le résultat d’un équilibre subtil entre la diversité – « il faut conjuguer la France au pluriel » dit-il – et une mystérieuse unité. C’est donc la raison pour laquelle nous avons éprouvé le besoin, avec ce baromètre de la marque France, de définir une typologie des Français. Et nous avons identifié deux Frances: celle, majoritaire, qui vit la mondialisation comme une menace ; et celle, minoritaire, qui y voit au contraire une opportunité à saisir.

Et si l’on constate que la France est globalement fatiguée et lasse, elle est aussi, heureusement, très lucide sur son état. 80 % des Français pensent en effet que « le modèle français » sera amené à évoluer. Et quand le malade commence à se rendre compte qu’il est malade, la guérison n’est peut être pas loin ! C’est ce que nous voulons croire aujourd’hui.

La France, même fatiguée, cherche les solutions qu’elle n’a pas encore trouvées. Et c’est cela qui est intéressant: elle les cherche, comme l’on le dit d’un sportif ou d’un mathématicien, sur la base de ses fondamentaux, en l’occurrence ses valeurs. En 1954, l’Abbé Pierre fut abordé par un sans-logis, qui lui demanda: « est-ce que tu peux m’aider ? » L’Abbé Pierre lui a répondu: « non, je ne peux pas t’aider mais je peux t’aider à aider les autres ». La France n’est jamais plus elle-même que lorsqu’elle s’occupe des autres. Ce rêve-là, si on sait le réincarner, peut-être d’ailleurs par l’économique et la société civile, permettra sans doute à la France de se réinventer.

Il est frappant de constater que les élections, les alternances successives de changent pas le sentiment des Français. Je me souviens du triste jour où, pour la première fois le chômage a dépassé en France les trois millions de chômeurs. C’était en 1991, Martine Aubry était ministre du Travail et Édith Cresson Premier ministre. Qu’est-ce qui a changé depuis ? Cela fait trente ans que les représentants se font élire en affirmant qu’ils vont prendre en main le problème du chômage. Les Français semblent las et fatigués des promesses et engagements non tenus. La France est apparaît comme une marque à reprogrammer avec des éléments forts de nouveautés: nouvelle génération, nouvelle économie, nouvel forme d’État, nouveaux comportements.

Vers des solutions nouvelles

Quand on demande aux Français ce qui les inquiète et quelles sont leurs aspirations premières, ils répondent qu’ils ne souhaitent pas le confort matériel. Ce qu’ils veulent d’abord, c’est le bien-être, la tranquillité, le repos, la compétition n’arrivant qu’en bonne dernière place dans leurs choix de réponse. Imaginez les mêmes questions adressées aux citoyens des États- Unis… ! En fait tout est logique: puisqu’ils se disent fatigués, les Français veulent se reposer… Mais ce qui est rassurant tout de même, c’est qu’ils sentent bien que cela va devoir changer. Ils ont fait un calcul de court terme. Le « nous » va mal, mais le « je » va bien… Beaucoup de Français en se recroquevillant sur la sphère privée ont « mis les chariots en cercle pendant que les Indiens tournaient autour ».

Le problème c’est que le « je » est touché désormais. Les Français se déclaraient heureux à 80 % il y a encore deux ans, nous sommes aujourd’hui en train de passer sous la barre des 50 % ! Je suis convaincu que cet alignement du mal-être collectif et du mal-être individuel est au bout du compte salutaire. La France a montré dans son histoire que sa capacité de rebond est considérable dès l’instant où elle prend conscience collectivement de l’impérieuse nécessité du sursaut !

Et si c’était ce qui est en train de s’opérer ?

Denis GANCEL, Président de l’agence W, enseignant à Sciences Po, Fondateur de l’Observatoire de la marque France.
Auteur de « La France est une chance » (Ed Atelier d’Edition),
Co-auteur avec Gilles Deléris de « Ecce Logo, les marques, anges et démons du XXIe siècle » (Ed Loco)
(In La Revue Civique n°11, Printemps-Été 2013)
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