« De Gaulle, c’est revenir aux sources du modèle républicain »: Hervé Gaymard (Psdt de la Fondation CDG) à La Revue Civique

Président de la Fondation Charles de Gaulle, Hervé Gaymard, ancien Ministre, est un homme de Lettres, auteur passionné d’Histoire. La Fondation Charles de Gaulle organise les commémorations et événements de cette « année Charles de Gaulle », ouverte par le Président de la République Emmanuel Macron. Hervé Gaymard répond ici à nos questions, il indique que commémorer Charles de Gaulle « est l’occasion de revenir aux sources de notre modèle républicain, car le Général s’est toujours inscrit dans le temps long de l’histoire de France, ce qui fait tellement défaut dans nos sociétés amnésiques et frénétiques. Paradoxalement, cette plongée dans l’histoire est une cure de jouvence pour réfléchir et agir dans les temps nouveaux. » Il nous parle aussi des « détourneurs » d’héritage, « de l’extrême droite et de l’extrême gauche ». Entretien.

La Revue Civique : Y compris, et peut-être surtout en période de crise, la démarche mémorielle revêt de l’importance. L’année Charles de Gaulle a été inaugurée par le Président de la République, Emmanuel Macron : quel est le sens premier de cette année et quel relief prend-elle à l’aune de la crise inédite que nous traversons ? 

-Hervé GAYMARD: C’est un triple anniversaire gaullien : la naissance en 1890, l’Appel en 1940, la mort en 1970. Cette année de Gaulle nous permet de revisiter une vie dans le siècle, des années de maturation intellectuelle et morale, à l’entrée dans l’histoire en 1940, puis au crépuscule, qui signe le bilan politique du Fondateur de la Ve République, et sa postérité incroyablement féconde.

« Comme le disait Jacques Chirac, De Gaulle n’a pas d’héritiers, même s’il peut avoir des disciples »

C’est aussi l’occasion de revenir aux sources de notre modèle républicain, car le Général s’est toujours inscrit dans le temps long de l’histoire de France, ce qui fait tellement défaut dans nos sociétés amnésiques et frénétiques. Paradoxalement, cette plongée dans l’histoire est une cure de jouvence pour réfléchir et agir dans les temps nouveaux. C’est pourquoi nous organisons un colloque en novembre prochain dont le thème sera « les nouvelles souverainetés. » Il ne s’agit évidemment pas de faire parler de Gaulle, mais son action et son message ont posé des invariants qui nous aident pour affronter les temps nouveaux, car c’était un homme d’après-demain et pas d’avant-hier !

 » Il faut se méfier des détourneurs d’héritage ! Beaucoup d’imposteurs travestissent son message, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche »

-La Revue Civique: Chacun peut revendiquer sa part d’héritage, de l’engagement et des combats du Général de Gaulle qui, aujourd’hui, fait large consensus alors que, de son vivant, sa démarche était virulemment contestée, notamment du côté de l’extrême droite. Comment vivez-vous et qualifiez-vous les diverses réappropriations de la figure du Général de Gaulle, visibles aujourd’hui ? 

-Hervé GAYMARD: Comme le disait Jacques Chirac, de Gaulle n’a pas d’héritiers, même s’il peut avoir des disciples. Mais il faut se méfier des détourneurs et des accapareurs d’héritage ! Il est certes satisfaisant de voir que cet homme qui a été détesté au-delà de ce qu’on peut imaginer aujourd’hui, au point d’avoir survécu à de multiples attentats, fasse aujourd’hui l’objet d’un large consensus, même si un antigaullisme résiduel de droite reste vivace.

Mais il faut être clair sur ce qu’a été son message et son action, que beaucoup d’imposteurs travestissent, à l’extrême-droite comme à l’extrême-gauche.

De Gaulle n’a jamais été un protectionniste frileux. Il était à l’opposé de ‘la France seule’ de Charles Maurras… »

De Gaulle n’a jamais été pour le laxisme budgétaire et monétaire, et n’a pas prononcé ce mot qu’on lui prête : « l’intendance suivra. » Il a mené au contraire une politique économique rigoureuse, car il savait qu’elle était la seule à même d’affermir le socle de la puissance française, et de financer la solidarité. Liberté économique et progrès social vont de pair.

De Gaulle n’a jamais été un protectionniste frileux. Il était à l’opposé de « la France seule » de Charles Maurras. Il était un ardent défenseur de la souveraineté française, mais il savait aussi que dans le monde contemporain, marqué par « l’ère des continents organisés », il fallait construire une Europe-puissance non supranationale. Contrairement à ce qui était attendu, c’est grâce à lui que le marché commun européen a vu le jour en 1959, grâce à ces décisions de décembre 1958, auxquelles s’opposaient l’immense majorité des élites.

Hervé Gaymard, ici le 8 mai 2020, aux côtés de Yves de Gaulle, le petit fils du Général, et de son épouse. Commémorer, ce n’est pas regarder en arrière. C’est préparer l’avenir.

-La Revue Civique: L’actuel chef de l’Etat, Emmanuel Macron, évoque souvent le principe de « Souveraineté » pour l’appliquer à la Nation mais aussi à l’Europe. Dans le contexte géopolitique d’aujourd’hui, peut-on dire ou non que le Général de Gaulle aurait été un fervent européen, ou plutôt un « souverainiste » qui en resterait à la dimension nationale ?

-Hervé GAYMARD: De Gaulle distingue la souveraineté de l’indépendance.

La souveraineté est l’essence de la France, et le principe fondateur de la Cinquième République, pour recouvrer l’autonomie de décision. Elle a une traduction juridique, que l’on retrouve dans la Constitution, notamment du point de vue de la hiérarchie des normes en matière de droit international. Elle sera la cause profonde de l’émancipation de l’OTAN, « en matière de terre, de mer et de ciel », comme le Général le dira lors de sa célèbre conférence de presse. Mais elle a aussi une dimension politique : il faut un outil de défense cohérent avec la politique extérieure, d’où la force de frappe ; il faut une industrie et une agriculture puissante ; il faut une société cohérente et solidaire.

 » Les lignes de force du Général restent fécondes, se donner les moyens de notre souveraineté, mobiliser les énergies, tourner le dos à l’avachissement en réhabilitant l’effort « 

Mais il sait que dans le monde contemporain, l’indépendance est toujours relative. Il le dit aux chefs d’État africains en 1960. C’est pourquoi il est résolument européen, comme le prouvent ses décisions de 1958, ainsi que ses initiatives pour construire une Europe politique avec les Plans Fouchet, qui échouent face à l’utopie fédérale de Jean Monnet portée par certains pays. De même, s’il quitte l’organisation intégrée de l’OTAN, la France reste membre de l’Alliance atlantique, et ne fera jamais défaut à ses alliés.

Même si notre époque est différente, ces lignes de force restent fécondes. Se donner les moyens de notre souveraineté, mobiliser les énergies de la nation, tourner le dos à l’avachissement en réhabilitant l’effort, l’initiative et l’esprit de conquête. Et parler à tous les peuples du monde pour être une puissance de paix. Notre conception de la souveraineté est la plus sûre garante de n’être inféodée à quiconque, quand beaucoup d’élites cherchent ailleurs des modèles illusoires et contraires au génie de la France.

-La Revue Civique: Emmanuel Macron en a appelé, dans la crise sanitaire, à la concorde nationale. En démocratie, l’unité nationale est rare, et ne connaît que des périodes exceptionnelles. En revanche, le #SeReinventer présidentiel fait appel à l’idée un rassemblement, qui peut prendre de nouvelles dimensions ou formes. En ce domaine, que peut être ou devrait être selon vous, les contours d’un rassemblement français dans la crise, et les éléments essentiels d’une réinvention du pacte républicain et démocratique ?

-Hervé GAYMARD: Il ne m’appartient pas de commenter l’actualité politique, et encore moins de faire parler le général de Gaulle, car la Fondation Charles de Gaulle est apolitique. Mais nous pouvons retenir quelques lignes de force qui sont utiles dans les saisons gâtées que nous traversons.

« Aujourd’hui, la lutte contre les séparatismes religieux ou ethniques est une des conditions fondamentales pour reconstruire la République ».

Profondément attaché à l’unité de la France, il était opposé à tous les séparatismes. Aujourd’hui la lutte contre les séparatismes religieux ou ethniques est une des conditions fondamentales pour reconstruire la République.

Il nous a légué des institutions solides, synthèse du temps long de notre histoire, qui ont montré leur efficacité au fil des alternances et même des cohabitations. Ne perdons pas notre énergie à les bricoler. Refusons la représentation proportionnelle qui est un poison. Mais, bien sûr, dans l’esprit de la Participation, associons les citoyens à l’élaboration de la loi en amont de la procédure parlementaire.

Réconcilions la liberté économique et le progrès social, car l’un ne va pas sans l’autre. Et comblons les incomplétudes du capitalisme en promouvant la participation.

Redonnons à la France un nouvel élan. Penser, juger et agir par soi-même ».

Redonnons enfin à la France un nouvel élan. Le « Non » du premier jour, celui de l’Appel du 18 juin, reste une attitude fondamentale par rapport à la vie. Penser, juger et agir par soi-même. Ne pas se laisser impressionner par les puissances d’établissement, ni se faire dicter sa pensée par les conformismes du moment. Rester tout simplement des « Français Libres », acteurs de leur propre destin.

Propos recueillis par Jean-Philippe MOINET, fondateur et directeur de La Revue Civique, chroniqueur (et ex-Président de l’Observatoire de l’extrémisme)

(17 juin 2020)

-La fondation Charles de Gaulle

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