Jean-Louis Bianco : « La laïcité est une loi de liberté »

Jean-Louis Bianco, Président de l’observatoire de la laïcité et ancien Ministre, était récemment l’invité de Serge Moati sur le plateau de PolitiqueS, sur La Chaîne Parlementaire (LCP). Suite à sa participation à cette émission qui portait sur la laïcité, la Revue Civique lui a posé plusieurs questions. Ses réponses font « rebond » sur la compatibilité entre libertés religieuses et laïcité, ainsi que sur l’instrumentalisation de ce principe par certains élus. « Oui, nous dit-il, il y a des problèmes de laïcité, et il faut rappeler la loi, mais dans l’ensemble, la laïcité se porte bien et elle est très utile. »

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La REVUE CIVIQUE : Dans un pays où la religion fait partie de la vie de beaucoup de Français, avec en outre certaines religions qui sont plus visibles que d’autres dans l’espace public, ne craignez-vous pas que la Laïcité soit considérée comme une riposte à cette liberté fondamentale qu’est la liberté religieuse ?
Jean-Louis BIANCO
 : Je crois que la Laïcité est tout le contraire. Il faut toujours se rappeler que la loi de 1905 (ndlr, loi de séparation des Églises et de l’ État) est une loi de liberté. Elle précise que chacun a le droit à la liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté de croire ou de ne pas croire et de pratiquer ou pas sa religion. Évidemment, dans la limite de la Déclaration des droits de l’Homme qui énonce que la liberté de chacun ne doit pas nuire à celle d’autrui, et bien sûr, à l’ordre public.

La Laïcité dans son principe et dans ses textes est donc une loi de liberté, il ne faudrait pas qu’elle soit perçue comme autre chose. C’est une loi qui ne va ni contre les pratiques religieuses, ni contre les convictions religieuses. Elle permet le libre exercice par chacun de ses propres convictions dans une manière et un climat qui permet de vivre ensemble  à travers nos différences.

« La religion n’est pas strictement réservée

au domaine privé »

Quand on regarde le monde, il n’y a finalement pas beaucoup de pays où cette liberté de conscience, de conviction, de religion soit pratiquée et garantie. Vous êtes, comme chaque citoyen français, ou même résident en France, libre de pratiquer un culte. Autrement dit,  la religion n’est pas strictement réservée au domaine privé et au « chez soi ». Cela a d’ailleurs été l’un des grands débats de la loi de 1905, lorsqu’ il a été décidé, sous l’impulsion en particulier d’Aristide Briand, qu’il n’était par exemple pas question d’interdire les processions religieuses, ni le port de la soutane dans la rue ou les voiles des religieuses.

Certains maires semblent confondre laïcité et discrimination. A ce titre, concernant la suppression des repas sans porc à la cantine, vous aviez  dénoncé cela. Pourtant, une autre mairie s’y est mise, celle de Sargè-les-Le Mans. Comment expliquez-vous une telle déformation, voir instrumentalisation de ce principe censé mieux permettre le vivre ensemble, mais qui pour certains, est un prétexte à l’exclusion ?
Vous avez raison. Ce qui est grave aujourd’hui dans l’état de la France, c’est qu’un parti d’extrême droite, et parfois des élus d’autres partis, instrumentalisent la laïcité. Ce qu’ils appellent laïcité est en fait une discrimination anti-musulmans. Ces discriminations sont illégales et doivent être combattues.

Bien entendu, s’il on est de bonne foi, il y a des solutions pratiques. C’est pourquoi nous avons publié un guide des collectivités locales qui s’adresse à la fois aux élus et aux responsables  administratifs, avec deux autres guides pour l’entreprise et pour les associations sociaux éducatives.

 « L’immense majorité des élus est attachée à la Laïcité »

Sur cette question des repas, nous rappelons qu’une mairie a la liberté de faire droit ou pas à des revendications religieuses sur le type de repas qui est servi, mais que nous recommandons des menus avec du choix, avec ou sans viande, aussi pour des raisons de qualité nutritionnelle et pour répondre à la demande des végétariens. Rien ne serait pire que d’avoir la table de ceux qui mangent halal, celle de ceux qui mangent casher, et celle des autres.

Une telle incompréhension de la laïcité par des élus ne traduit-elle pas un échec de ce principe ?
Pas du tout. L’incompréhension est une volonté délibérée. Il reste que peu d’élus se sont lancés dans cette attitude. L’immense majorité est attachée à la laïcité mais il faut l’expliquer. Nos guides sont très bien reçus. Les associations d’élus nous ont  signalé très peu de cas où il  y a des difficultés. Les gens s’interrogent, certes, mais  leur question c’est plutôt comment fait-on pour concilier l’un et l’autre, neutralité et laïcité ? On parle surtout des problèmes posés par la laïcité. Oui, il y a des problèmes de laïcité, et il faut rappeler la loi, mais dans l’ensemble, la laïcité se porte bien et elle est très utile.

Enseigner le « fait religieux »

La commission des lois du Sénat a adopté mercredi 12 novembre un rapport sur la lutte contre les discriminations. Il est  notamment proposé d’ « assurer l’enseignement du fait religieux au cours de la scolarité en dispensant la formation nécessaire aux enseignants ». Que pensez-vous de cette mesure ?
Nous y sommes très favorables. L’idée avait déjà été lancée par Régis Debray dans un rapport de février 2002. Chacun est libre de croire ou pas, mais il appartient à l’Éducation nationale d’enseigner le fait religieux de manière laïque, c’est-à-dire à l’abri de toute propagande ou de tout prosélytisme. Il est important d’enseigner sur les religions. C’est nécessaire surtout à un moment où se développe le repli sur soi. Nous insistons beaucoup sur cela, et nous avons le sentiment que l’intérêt est partagé. D’ailleurs,  je crois que peu de personnes sont contre ce principe.

Propos recueillis par Emilie GOUGACHE

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