Georges-Marc Benamou : mes leçons de vie avec Nicolas Sarkozy

Georges-Marc Benamou

Georges-Marc Benamou est l’auteur de « Comédie française » (Grasset ; octobre 2014 ; 326 pages), grande fresque décrivant de l’intérieur la haute sphère du pouvoir élyséen, ce qu’il appelle la « Cité interdite » où il a été appelé à « conseiller le Prince », Nicolas Sarkozy, au début de son mandat présidentiel. Celui qui a été co-fondateur de l’ancien magazine Globe s’exprime pour la Revue Civique, sans langue de bois et avec grande vivacité, sur les leçons de son expérience « douloureuse » au sommet de l’État. Et sur ce qu’il tire comme enseignements quant à la personnalité de Nicolas Sarkozy et sa conception de la vie publique, marquée dit-il par de la « violence » et une « vision policière du monde et de la politique ». Entretien.

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La REVUE CIVIQUE : Votre passage en « Sarkozie » a été votre épisode de vie « le plus douloureux », avez-vous dit. Pourquoi une telle douleur ?
Georges-Marc BENAMOU : Cela a été une époque douloureuse, oui. Non pas la période de la conquête (de la présidence de la République), avant mai 2007, qui était une période caractérisée par une dynamique, une euphorie, une forme d’espérance aussi. Mais c’est vrai, très douloureuse fut l’entrée dans ce que j’appelle « la Cité interdite », l’Elysée, moi qui arrivais avec une envie d’agir, de réformer, avec une formation d’ancien avocat, une agilité de journaliste : j’ai découvert une ambiance délétère, un théâtre d’ombres, d’impuissance, de conflits, qui ressemblait à ce que Philippe Sollers a appelé « la France moisie ».

Au début du quinquennat de Nicolas Sarkozy, à l’heure où aurait du s’imposer la modernité, l’urgence de la réforme, j’ai assisté au spectacle pitoyable de la grandiloquente haute administration française, née sous Louis XIV et qui n’a cessé de décliner. J’en ai découvert les fantômes.

Votre livre est un témoignage vivant, très bien raconté, de la perception des acteurs de la société civile par la plus haute administration : à l’Élysée, vous le journaliste, écrivain, producteur de films, vous êtes perçu un martien qu’il faut vite écarter des grandes décisions, et même rejeter…
Oui. Il y avait eu pourtant, au début de son mandat, l’engagement de Nicolas Sarkozy de revivifier les cabinets ministériels et le cabinet de la présidence de la République, en prévoyant la nomination d’environ 50% de conseillers issus de la société civile, l’autre moitié provenant de l’ENA ou d’autres grandes écoles. Evidemment, cette promesse n’a pas été tenue : les énarques sont revenus au grand galop, notamment ceux de l’inspection des finances et de la préfectorale. Et je me suis vite rendu compte, physiquement, que toute personne non venue d’un grand corps est perçue comme totalement exogène, illégitime et rejetée comme un greffon. J’ai bien vu que les hommes politiques étaient des paravents et que l’armature de l’Etat est tenue, dirigée au quotidien, par ces grands corps qui sont propriétaires de l’Etat, propriétaires des futurs postes à pourvoir, puisqu’ils occupent tous les postes d’observation. J’ai pu constater qu’au Ministère de la Culture toutes les directions d’institutions ou presque étaient détenues par des énarques : on se demande pourquoi ! Il y a une emprise sur l’Etat, qui devrait d’ailleurs faire l’objet d’études et d’investigations beaucoup plus poussées.

Résultat, les politiques n’ont pas de pouvoir, les grands corps tendent à le monopoliser : je constate que rien n’est vraiment possible, sorti du cimetière du Prince ! Comme le Prince a d’autres choses à faire, rien n’est possible : j’ai assisté à la cogestion entre un Monarque agressif, réformateur, matamore, et une administration immobiliste, qui veut toujours dépenser et accroître son emprise.

« Tout cela conduit à
une dépossession du citoyen »

Avec pour résultat, sous Sarkozy, une sorte de conservatisme d’État ?
Totalement. Avec cette logique hallucinante : dépenser moins, pour la haute administration, c’est avoir moins de pouvoir. On le voit aussi actuellement avec la réforme des collectivités locales : on l’a présentée comme permettant de faire des économies mais on découvre qu’il n’en sera rien, et que la nouvelle carte territoriale pourrait même coûter plus cher. De compromis en arbitrages, l’administration, en France, finit par gagner la bataille du pouvoir…

Dans cette « Cité interdite » que je décris dans mon livre, il y a aussi des règles pipées, il y a ce côté « circulez, y a rien à voir », ou « arrêtez de déranger ce petit monde !» Tout cela conduit, en fait, à une dépossession du citoyen.

"Comédie française" Georges-Marc Benamou

Sur le plan humain, vous faites aussi découvrir à vos lecteurs la brutalité du jugement porté par Nicolas Sarkozy sur des personnalités de sa propre famille politique. Par exemple, Jean-Pierre Raffarin, un moment comparé à « une hyène » !
Oui, il y a la violence verbale, c’est vrai. Il y a cette conception brutale, une violence autour de Nicolas Sarkozy pour lequel il n’y a pas de « famille politique », il y a simplement le règne de la terreur et l’idée que c’est la force qui prime. Pendant la campagne 2006-2007, il y a un parti politique hybride, avec un grand corps provincial de notables et une tête bonapartiste. Il n’y a plus de « grande famille », les gens se haïssent, des clans se sont constitués. Du temps de Chirac, il y avait encore cet esprit gaulliste du compagnonnage, cela n’empêchait pas les compétitions et les rivalités, rudes parfois, mais un esprit commun persistait. Cela n’est plus le cas, depuis le surgissement de Sarkozy au pouvoir. Avec lui c’est la violence, la violence, et encore la violence, rien que du rapport de force.

Vous racontez notamment qu’au sommet de l’État, pas moyen pour le Premier ministre François Fillon, contrairement aux règles élémentaires du pouvoir sous la Vème République, d’avoir des réunions régulières en tête-à-tête avec le Président de la République : Nicolas Sarkozy évite tout entretien, seul, avec François Fillon, écrivez-vous
Derrière l’affiche du tandem au pouvoir, il y a cette confidence, qui m’arrive fin novembre 2007 : le Premier ministre n’avait pas réussi à voir le Président de la République en tête à tête depuis six mois ! Tous les rendez-vous prévus normalement avant les Conseils des Ministres avaient été annulés. Parce que Nicolas Sarkozy ne le supportait plus.

Il ne consentait à voir François Fillon qu’en présence d’un homme clé, voire lige, Claude Guéant…
Oui. Claude Guéant, cet étrange Richelieu du XXIème siècle, qui parcourt mon livre. Un personnage, à en croire les gazettes et ses évolutions actuelles, qui est un personnage de roman.

« Guéant est encore
le maillon faible et le pivot »

Personnage par lequel tout le système Sarkozy s’est construit ?
Oui. Sachant qu’entre Sarkozy et Guéant, cela n’a pas été tout le temps rose : j’ai assisté à des scènes d’humiliation très fortes, Sarkozy s’est même montré menaçant à l’égard de Guéant. Ce dernier s’en était plaint, notamment auprès de moi. Le jour où il m’a exécuté, il m’a confié que ce n’était pas facile tous les jours pour lui… Mais ils formaient un vrai couple politiquement : une confiance absolue, une information constante, ils s’appelaient quinze fois par heure, une relation père-fils, maître-esclave. Claude Guéant est d’ailleurs encore, selon moi, à la fois le maillon faible et le pivot par lequel tient la Sarkozie.

On a l’impression aussi que le système Sarkozy repose sur des policiers…
Ce qui est étonnant, effectivement, c’est qu’il a placé comme directeur de campagne, pour prendre la présidence de l’UMP, un ancien patron de la police nationale (de juin 2007 à mai 2012), Frédéric Péchenard. Et comme directeur de cabinet, rue de Miromesnil, l’ancien Préfet de police de Paris, le préfet Gaudin. C’est étrange. Je ne suis pas sûr que Clémenceau, au Ministère de l’Intérieur, ait été entouré d’autant de flics.

Cela correspond peut-être à une vision policière du monde, un peu à la Alexandre Dumas, avec des corridors, des stratagèmes, des affaires, des assassinats… hypothèse romanesque, bien sûr, qu’il y a peut-être dans la tête de Sarkozy. Il y a aussi une méfiance de tout. Et une vision vraiment policière de la politique. Chercher à être informé sur tout.

Mais il y a aussi dans cet entourage policier un manque évident de flair politique. C’était le cas avec Guéant hier, et aujourd’hui, dans l’entourage immédiat de Sarkozy : un manque de sens politique. Une déconnexion de la société, un assèchement politique par son entourage.

Autre homme clé de la Sarkozy : Patrick Buisson, ancien directeur du magazine d’extrême droite Minute, qui s’est mué en expert des sondages, que vous qualifiez de « dealer de haine ». Comment ce personnage s’est-il installé au sommet du pouvoir auprès de Sarkozy, au point que ce dernier l’intronise comme son « hémisphère droit » ?
L’influence de Buisson a été totale et continue quasiment pendant tout le règne de Sarkozy. Elle provient du moment, pendant la campagne présidentielle de 2007, que j’ai appelé « la peur bleue » de Sarkozy : la montée de François Bayrou qui a, un moment, semblé pouvoir arriver second au premier tour (devant Ségolène Royal) et battre Sarkozy au second. Dans cette période, les contacts s’intensifient avec Buisson, qu’il connaissait depuis longtemps. Sarkozy cherche une idée, comme le cycliste fourbu cherche la bonne dope. Il tombe sur l’idée du Ministère de l’identité nationale ! Devant la réussite sondagière de cette idée, pragmatique, Sarkozy, à partir de ce moment, choisit presque aveuglément de suivre les conseils de Buisson.

Sur les réformes économiques et sociales, Sarkozy joue la prudence : il y a, dés 2007, un grand décalage de ce point de vue là avec Fillon, même si cette prudence, Sarkozy la masquera derrière la comédie de la réforme. Il joue la carte du régalien, sur des thèmes qui flirte avec l’extrême droite : l’ordre, l’ostracisme des étrangers, des Roms, la xénophobie, tout cela, c’est pour lui faire de la politique et « ça coûte pas cher »…

Comment cette emprise Buisson s’est-elle mise en place à l’Élysée ?
La mise en place s’accélère à partir de fin 2007. Un cercle prend ses habitudes auprès de Sarkozy, il est composé de Buisson, Goudard et Giacometti. Et dans ce tout premier cercle, le plus dominant, le plus actif et le plus influent sur Sarkozy, va indiscutablement être l’ex-lepéniste Buisson.

« Aujourd’hui, ça flotte en Sarkozie,
c’est du bric-à-brac »

On a dit qu’il y avait psychologiquement du « gourou » chez Buisson, c’est vrai ?
Il y a du pathétique, à la fois shakespearien et moliéresque. Le pathétique, c’est le Roi perdu qui cherche un axe et une colonne vertébrale. Le moliéresque, c’est le bourgeois gentilhomme époustouflé par la culture de Buisson.

Est-ce que l’objectif, plus ou moins explicite de Buisson, n’était pas, sous couvert d’études d’opinion, de rapprocher les ultras de la droite de l’UMP et l’extrême droite FN ?
Idéologiquement, il est en effet sur la ligne « pas d’ennemi à droite », assumant totalement ce qu’il appelle un populisme chrétien. L’outil était le Prince. Tout cela n’a pas tenu.

Mais cela a duré longtemps, tout le temps du quinquennat. Comment Sarkozy a-t-il pu suivre à ce point cet homme, et l’instrumentalisation des sondages ?
C’était le summum du marketing sondagier : celui qui marque des points (dans l’opinion, d’après les sondages sur commandes) a raison ! Peu importe les moyens, si les sondages sont bons ! Plus on fait du gros rouge, plus on fait du Buisson, plus ça semble marcher, alors pourquoi se priver ?!

Plus ça tache, plus ça marche…vision sur le court-terme, non ?
Oui, c’est cela qui a fasciné Sarkozy mais fait aussi son extrême fragilité, éthique. Sa faiblesse, car Sarkozy a besoin d’un cadre. Cela a été Cécilia. Cela a été Buisson. Demain, on ne sait pas. On voit qu’il n’y a personne, ça flotte donc en Sarkozie, on ne sait pas trop où la barque va aller. C’est un bric à brac.

Ce marketing semble en effet à l’œuvre, on l’a vu lors du meeting face à une salle qui l’intimait d’annoncer « l’abrogation » de la loi sur le mariage pour tous…
Cette séquence est en effet le résumé, en 15 secondes, de mon livre. Ces images, il paraît qu’Alain Juppé les a d’ailleurs repassé plusieurs fois, c’est la quintessence du marketing à très courte vue, qui « ne coûte pas cher », et de la comédie française que je décris et dénonce dans mon livre. Où l’on voit un matamore qui cède devant des gueulards : celui qu’on avait pris pour un grand réformateur est en fait un grand démagogue.

La dureté de Sarkozy ne cache-t-elle pas en réalité une faiblesse, politique et psychologique, qui a été révélée par exemple au moment de sa séparation avec Cécilia où, à peine élu Président de la République, il a fait n’importe quoi, par exemple en allant sur le  yacht de Bolloré pour tenter d’épater celle qui le quittait…
Oui, fausse dureté, vraie fragilité. Dépendance à la mère, dépendance à la femme, celle qui est dans son lit a toujours raison. Vraie faiblesse, en fait. La placidité du Président « normal » Hollande est finalement plus solide, psychologiquement, quoi qu’on pense par ailleurs de sa politique. Sarkozy est plus fébrile, complexé, versatile. Pendant presque un an, au début de son mandat, l’obsession Cécilia va occulter tout le reste. Plus rien n’a d’importance… ce qui montre une conception, finalement assez pathétique, du pouvoir et de la politique.

Propos recueillis par Jean-Philippe MOINET
(26/11/2014)

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