Claudie Haigneré: « La science, enjeu démocratique »

L’ancienne spationaute analyse dans cet article la « relation paradoxale » qu’entretiennent les Français avec la science et les scientifiques. En ce domaine, explique l’ancien Ministre devenue Présidente d’Universience (établissement qui regroupe la Cité des Sciences et de l’Industrie et le Palais de la Découverte), «le citoyen s’estime justement peu informé». Or, « la réconciliation entre sciences et culture est à la fois essentielle et urgente », dans la mesure où « la réappropriation du champ scientifique par le profane» est «une condition indispensable de l’avenir du progrès».

Lorsqu’elles sont qualifiées d’«exactes», on pourrait croire les sciences consensuelles, ou du moins à l’abri des antagonismes et des passions. Et aujourd’hui plus que jamais d’ailleurs, tant ce 21ème siècle semble intuitivement les porter à leur apogée.

De fait, leurs applications technologiques sont devenues omniprésentes dans notre quotidien : notre habitat, nos modes de transport, notre habillement, notre alimentation même, sont le plus souvent indissociables de retombées scientifiques. Sans parler de la révolution numérique, spectaculairement illustrée par les chiffres : 376 millions d’ordinateurs auraient été vendus dans le monde rien que l’année dernière. Et 80% des actifs n’imagineraient pas travailler sans connection Internet .

Les exemples sont nombreux, et la science, loin de se satisfaire de son ubiquité, semble même bénéficier du crédit des citoyens. Si l’on en croit les chiffres d’un sondage IPSOS–Logica réalisé en mai dernier , la science conserve ainsi la confiance des Français «pour résoudre les grands problèmes rencontrés par l’humanité», tels que «guérir le cancer» (91%) ou encore «prévoir les catastrophes naturelles» (64%). De même, une très large majorité considère que les innovations scientifiques et technologiques de ces vingt dernières années ont eu un impact positif pour la société.

Les Français font moins confiance aux chercheurs

Mais ce bilan, en apparence très rassurant, a-t-il pour autant permis l’avènement d’une véritable culture scientifique partagée ? Rien n’est moins sûr : les français entretiennent avec la science et avec les scientifiques une relation paradoxale, et le constat optimiste ne résiste pas à l’analyse de quelques tendances majeures.

La désaffection des jeunes pour les filières scientifiques et techniques, d’abord. Si la baisse des effectifs concerne surtout les formations scientifiques -hors santé- à l’université, les grandes écoles ne sont pas en reste : ainsi, environ 10% des places dans les écoles d’ingénieurs ne sont pas pourvues, alors même qu’elles ont diversifié leur recrutement ces dernières années. Un symptôme qui corrobore les résultats des élèves français aux tests PISA, réalisé par l’OCDE, de 2009, qui ont révélé un déclassement en mathématiques et en culture scientifique.

De plus, le sondage précité  révèle que, si les citoyens se fient à la science, ils ne font pas confiance aux chercheurs, dès lors qu’il s’agit pour ces derniers de «dire la vérité sur les résultats et les conséquences de leurs travaux». Soupçonnés notamment de relations collusives avec les industriels, les scientifiques cristallisent, en somme, l’image d’une science lointaine et réservée.

Voilà pour le citoyen. Mais le paradoxe se renforce quand on sait que le consommateur qu’il y a en chaque citoyen réserve, pour sa part, un accueil enthousiaste aux produits technologiques. Pour preuve, le doublement du nombre de «smartphones» vendus entre 2009 et 2010. Un exemple d’ailleurs intéressant tant il est révélateur de la relation complexe des Français à la science. Ainsi, le très fort niveau d’acceptabilité du téléphone portable et des innovations qui y sont liés ne se voit pas affecté par les risques potentiels pour la santé, récemment soulevés d’ailleurs par l’OMS. Comment expliquer alors les réticences majeures lorsqu’il s’agit des OGM, pour lesquels aucune catastrophe sanitaire ou environnementale  n’a pourtant été signalée ?

Deux pistes s’imposent pour comprendre ce phénomène. D’une part, il semble que les notions de profit et d’utilité viendraient contrebalancer les inquiétudes traditionnellement associées à la nouveauté . D’autre part, le manque de confiance est lié au sentiment de ne pas bien comprendre les enjeux de la recherche dans un domaine considéré : pour accepter, il faut savoir. Et en matière de sciences, le citoyen s’estime justement peu informé.

Ce constat est si vrai qu’aujourd’hui, pour une part non négligeable de nos contemporains, la science ne fait plus partie de la culture. L’expression même de « culture scientifique » suffit à nous en convaincre : alors que par « culture », on désignerait la peinture, la philosophie, l’histoire ou encore le cinéma, il serait nécessaire de préciser « scientifique »  pour préciser que les sciences font partie de notre culture générale.

Un citoyen éclairé est un acteur libre

Or, il apparaît clairement que le citoyen d’aujourd’hui ne peut se passer des clés de compréhension que lui offrent les sciences. Et ce n’est pas plaider leur toute puissance que d’affirmer leur nécessité. La réconciliation entre sciences et culture est non seulement essentielle mais également urgente.

Une urgence socio-économique, d’abord, Dans une société de la connaissance, des acquis solides dans les matières scientifiques et techniques, et même des vocations pour les métiers scientifiques sont des atouts majeurs pour le potentiel de croissance et de compétitivité du pays et de l’Europe.

Une urgence démocratique, ensuite, parce qu’elle répond au sentiment de dépossession du citoyen : dans l’étude sur « Les français et la science » précitée , seuls 19% des français s’estiment suffisamment informés et consultés sur les débats et enjeux de la recherche.

Un citoyen éclairé est un acteur plus libre, moins manipulable et plus responsable, et la connaissance est à cet égard indispensable. Mais dans une société qui se veut démocratique, chacun doit donc pouvoir non seulement connaître mais également participer et débattre. Et une telle civilisation n’a-t-elle pas l’obligation, la responsabilité même, de consulter la société civile sur les sujets qui touchent ses conditions d’existence et ses choix pour l’avenir ?

Loin de moi l’idée de défendre, là, une injonction paternaliste ou tout simplement utopique. Au-delà du droit de savoir, il y a véritablement un désir de connaître, car la demande elle, est bien réelle. Les Français sont en attente d’explications et ils appellent un passage de la délégation à la participation, notamment sur les questions qui impactent les générations futures. En témoignent les mobilisations citoyennes sur le réchauffement climatique ou encore sur les questions bioéthiques.

Et c’est une bonne nouvelle, parce que cette réappropriation du champ scientifique par le « profane », fût-elle réalisée à travers des questions politiques ou sociétales, est une condition indispensable de l’avenir du progrès. Celle d’un progrès qui, par la sécularisation, serait venu supplanter la Providence, et où la foi aurait été remplacée par la volonté. Celle d’un progrès orienté par une finalité d’amélioration du destin collectif de l’humanité, et non pas seulement capté par des intérêts catégoriels. Des intérêts catégoriels dont les Français souhaitent se préserver : n’expriment-ils pas régulièrement un besoin de compréhension, plus que d’information ou pire, de communication  ?

Une vision stratégique pour la culture scientifique

Face à ce constat, le rôle des centres de sciences, et en premier lieu d’Universcience (nouvel établissement qui regroupe le Palais de la Découverte et la Cité des Sciences et de l’Industrie.), parait incontournable. Et ce pour de nombreuses raisons, parmi lesquelles le fait que ces centres proposent des explications validées, qu’ils sont neutres et des lieux de débat plus que de controverses. Egalement parce qu’ils sont plus réactifs par rapport à l’actualité que ne peut l’être l’école, par exemple, plus contrainte par les programmes. L’actualité sur le fond comme sur la forme d’ailleurs, comme en témoigne l’implication d’Universcience dans les «environnements cliquables».

Mais cette mission, nous ne pouvons la mener à bien sans une alliance entre tous les acteurs concernés, et sans le soutien du politique, et je le dis avec d’autant plus de conviction que je l’ai un jour moi-même été . C’est pourquoi je me réjouis particulièrement du rôle de «pôle national de référence», confié à Universcience depuis janvier 2010. En effet, au-delà des termes qui peuvent paraître technocratiques, c’est un véritable défi pour tous. Parce que l’existence d’un pôle national de référence suppose la définition d’une véritable vision stratégique pour la culture scientifique, visant à déployer des politiques au service du grand public, de manière plus cohérente, donc plus efficace. Cela ne peut que servir la réconciliation entre sciences et culture. Et faire en sorte que cette réconciliation, finalement, serve la participation de chacun à notre projet de société.

Claudie HAIGNERÉ, Présidente d’Universcience.
(in La Revue Civique N°6, automne 2011)

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