« Celui qui disait non » (par Marc Knobel)

Historien, essayiste, membre du conseil éditorial de La Revue Civique, Marc Knobel a été particulièrement touché par ce livre : « L’homme qui disait non » (Fayard Roman), dont l’auteure est Adeline Baldacchino. Il nous dit ici pourquoi.

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Il est des livres, comme une sève puissante, comme un volcan en éruption, comme le monde à portée de la main, comme la vie, qui remue de l’intérieur, qui secoue de l’intérieur et qui donne majestueusement à donner.

Ce n’est pas simplement question d’écriture et d’histoire, ce n’est pas simplement parce que vous lirez un beau roman, que vous voyagerez dans l’espace et le temps, que vous vous évaderez et/ou que vous vous approprierez l’histoire de/des/du… Il est des livres qui ont une force, une teneur autre. Vous n’emprunterez pas simplement à l’histoire, un je ne sais quoi. Cette histoire vous bouleversera.

C’est une photographie qui a été découverte par Adeline Baldacchino grâce au camp des Milles. Une photographie qui réapparaît. Une photographie saisissante, incroyable. Une foule, les hommes font le salut nazi. Seul, en cette foule, un homme croise les bras. Cet homme, c’est « celui qui disait non ». Qui est cet homme ? Adeline s’interroge et s’emploie à non seulement le reconnaître, mais à vouloir le connaître : « cet homme capable de dire non à Hitler, si sereinement, comme si sa vie n’en dépendait pas ». Cet homme l’a instantanément fascinée.

Adeline Baldacchino a besoin aussi de nous expliquer le pourquoi du comment, de se situer en tant qu’auteure en cette histoire, en ces sentiments, en ce qu’elle cherche et ce qu’elle est. Elle se livre, comme un livre ouvert, d’une quête qu’elle entreprend pour comprendre, mais pas seulement. Elle entreprend alors un voyage à Hambourg. Adeline traîne avec elle le souvenir de son père, décédé quelques mois avant qu’elle n’effectue ce voyage. Cette douleur indicible, la perte du père : « Car c’est pour parler au mien, de père, que j’ai couru après le leur. Comme si la littérature, qui semble faire écran entre les êtres et nous, servait en fait de passerelles. Je voulais écrire le roman d’un homme qui aimait ses filles et aurait pu le leur dire qu’au creux de l’oreille dans le noir de l’enfance. Le roman d’un Aryen qui aimait une Juive, d’une Juive qui aimait un Aryen, l’un qui mourait par l’autre et vice versa. J’en avais besoin comme on en a besoin, en certains moments très particuliers de la vie, de faire quelque chose d’un peu fou pour se détourner de sa propre enfance », écrit-elle. En page suivante, des mots forts pour parler de son père. Car Adeline sait écrire, elle ne sait pas qu’écrire, elle sait nous faire partager son histoire, cette histoire, elle nous émeut. Profondément.

Quelque chose de particulier et d’exceptionnel

Et avec elle, d’elle, nous empruntons un canal sinueux, d’une histoire terrible, de quelque chose de particulier et d’exceptionnel, vu le contexte : lorsqu’August, qui adhéra au parti nazi en 1931, aimait (pourtant) Irma, « car l’homme qui disait non à Hitler disait surtout oui à Irma », car l’Aryen veut épouser une Juive.

L’homme qui disait non, nous rappelle quelques exigences. Nous ne grandissons que lorsque nous sommes réellement nous-mêmes, lorsque nous refusons l’arbitraire, lorsque nous refusons de marcher comme des moutons, de bêler avec le troupeau, d’être l’ombre de notre ombre et de n’avoir aucune dignité.

L’homme qui disait non n’est pas lobotomisé. Il affiche sa grandeur et sa splendeur parce qu’il aime. Parce que c’est interdit (selon les Lois de Nuremberg), il ira jusqu’au bout, proclamant son amour d’une Juive.

L’homme qui disait non ne se soumet pas à l’ordre établi. Il résiste, il épouse l’humanité en ce qu’elle a de plus beau, lorsque les hommes se lèvent, s’élèvent, font et sont la conscience et ont conscience de notre humanité.

L’homme qui disait non nous apprend aussi à nous rappeler que nous devons à certains moments apprendre/réapprendre à dire non.

Et Adeline Baldacchino a cette force et ce talent qui méritent le respect. Parce qu’elle va au bout de cette histoire, parce qu’elle suit August et Irma, parce qu’elle a ce courage et ce faisant parce qu’elle est belle de le faire et de nous donner à lire.

Baldacchino est belle de nous appeler à aimer celui qui disait non.

Marc KNOBEL,

historien et essayiste.

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Le livre : « Celui qui disait non » (Adeline Baldacchino, Paris, Fayard Roman, 2017, 264 pages, 18).

 

 

 

 

 

 

 

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