Brexit, triste signe des temps : aux Européens de tracer une autre voie…(par JP Moinet)

Entrée dans une Europe solidaire en 1973, la sortie du Royaume Uni de l’Union Européenne est historique et constitue un triste signe des temps. Vive le retour en arrière !

Tribune de JP Moinet, publiée aussi sur leHuffingtonPost

Les peuples européens sont troublés et perdent la boussole. Ils sont troublés par de multiples crises – crise économique, crise migratoire, crise identitaire -, peuples issus d’une longue et grande histoire (il y a un siècle, l’Europe dominait le monde), ils sentent, plus ou moins consciemment (et pas forcément avec lucidité), le déclin qui les menacent, ils cherchent des raisons d’espérer en l’avenir, cherchent des repères et trouvent des boucs-émissaires : l’Europe,  portée sur les décombres tragiques de la deuxième guerre mondiale par l’idéal et la vision des « Pères fondateurs », est aujourd’hui atteinte, elle est même dans le collimateur de forces virulentes, dans le viseur de tous ceux, de plus en plus nombreux, qui s’en prennent à « l’élite », au « système », mêlant au passage dans des contre-sens lourds de sens, « la bureaucratie de Bruxelles » et « le capitalisme sauvage », l’Europe et la mondialisation, pour mieux faire croire que les vieux replis du nationalisme pourront permettre à nos sociétés, dans l’isolement, de mieux faire face aux problèmes posés.

Tromperie majeure et illusions dangereuses… Alors que le budget de l’Union Européenne représente bien moins de 1% des dépenses publiques nationales – ce qui devrait frapper, c’est sa faiblesse et non son prétendu surpoids – l’idée d’une solidarité entre les nations et les citoyens de notre continent est ainsi mise à mal par les démagogues de tous poils, qui se déchaînent avec une délectation particulièrement mortifère à l’extrême droite (et à la gauche de la gauche), prenant en étau les fameux « partis de gouvernement », qui s’essoufflent à dire des vérités, économiques et sociales notamment, pas toujours bonnes à dire si l’on veut simplement faire plaisir en vue de prochaines élections.

Les signaux sont multiples, depuis plus d’une dizaine d’années, des difficultés des Européens à imposer une voix, audible et crédible, pour résoudre les grands problèmes des temps actuels. Même s’ils veillent à jouer la scène électorale à la seule échelle de leur pré-carré national, tous les responsables politiques des grands partis de gouvernement européens savent (sans le dire trop fort) qu’aucun grand problème ne peut plus être traité au seul échelon national, que l’unité à l’échelle du continent, sur les grands principes et les grandes actions, est la voie pour prétendre peser sur la scène mondiale, pour emporter des décisions, positives et durables, à l’échelle de la planète : climat et Environnement, Défense et sécurité, économie, emploi et commerce, normes fiscales et sociales, migrations et réfugiés… sur tous ces sujets majeurs, comment faire croire qu’1/28ème de l’Union Européenne pourra faire mieux, et peser davantage, que 28 Etats membres réunis ? Les « souverainistes » – joli mot qui enrobe le nationalisme d’antan – ont donc, au Royaume Uni, convaincu une majorité d’électeurs. Ils ont souhaité marquer une distance, autant politique que psychologique, avec le Continent, dont ils ont dit qu’il les oppressait…

L’orgueil national a ses raisons, qui puisent des racines dans une longue histoire, et la Grande-Bretagne a sans doute des atouts pour voguer au large de l’Union européenne, ne serait-ce que ses liens avec le Commonwealth et sa proximité, historique et culturelle, avec les Etats-Unis et le Canada. Mais le message qu’elle envoie à tous les nationalismes du continent européen n’est pas moins inquiétant : « larguez les amarres européennes, vous n’avez pas la City, mais tentez l’aventure de l’isolationnisme national ! » L’ivresse du grand large aura quel arrière goût et quels relents, dans les pays où le national-populisme est à l’œuvre, en France, en Hongrie, en Autriche, au Pays-Bas, dans les pays d’Europe du Nord aussi, où les mouvements d’extrême droite plus ou moins mués en mouvement « nationaux », colportent, quand on y regarde de près, les plus vieilles des thèses, racistes et antisémites, qu’on croyait révolues, précisément sur ce continent qui en avait subi toute la furie et tous les drames ? Les temps de crise font-ils avoir une mémoire si courte ?

Au lendemain du Brexit, le lepénisme français exulte, bien sûr, ainsi que tous les « partis frères » de l’extrême droite européenne, qui ont moins de précaution langagière pour masquer l’idéologie qu’ils colportent dans toute l’Europe, pour attiser les nouvelles peurs, exploiter toutes les tensions, surtout celles qui font appel aux instincts primaires : la question des origines, des religions, plus ou moins masquée dans la question de « l’identité », qui est redevenu au cœur de notre Europe un sujet inflammable, que les forces national-populistes s’emploient à agiter, à mettre au cœur de l’agenda politique.

C’est pourquoi le Brexit ne concerne pas seulement les britanniques. C’est pourquoi le Brexit porte des conséquences, qui peuvent être redoutables. C’est pourquoi il peut être aussi l’occasion, pour les Européens de se poser les bonnes questions et agir autrement face aux défis de la mondialisation : à 27 désormais dans l’Union européenne, pourquoi et comment « vivre ensemble »? Comment éviter l’accélération des forces centrifuges et des forces de dislocation ? Comment agir efficacement, pour préserver et porter un modèle de civilisation et regarder l’avenir avec optimisme ? Si les politiques, les acteurs de la société civile, les citoyens trouvent les réponses positives à toutes ces questions, ils pourront dire merci aux Anglais et à leur référendum négatif. A voir…

Jean-Philippe MOINET,

fondateur de la Revue Civique.

(24/06/16)

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