« Prêts pour l’Afrique d’aujourd’hui ? » (un rapport de l’Institut Montaigne)

Alors qu’Emmanuel Macron, par sa venue (fin novembre) au Burkina Faso et un discours remarqué prononcé devant un public d’étudiants, actualisait la relation France (et Europe) – Afrique, la Revue Civique synthétise ici un rapport de l’Institut Montaigne (paru en septembre) sur ce Continent, « qui n’attend pas la France ». 

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De nouvelles propositions de stratégie économique pour la France et l’Europe en Afrique subsaharienne

« Prêts pour l’Afrique d’aujourd’hui ? » est un rapport d’environ 120 pages publié par l’Institut Montaigne. Ce travail a été dirigé par MM. Jean-Michel Huet (associé chez BearingPoint, en charge de l’équipe Africa and International Development), et Dominique Lafont (CEO de Lafont Africa Corporation). En plus d’analyser et comparer de manière très détaillée les rapports de force économiques passés et actuels entre France et Afrique d’un côté, puis entre France et grandes puissances mondiales sur ce même continent de l’autre, l’enquête propose dans un second temps une nouvelle stratégie économique franco-européenne renouvelée dans la zone subsaharienne (et dans une moindre mesure pour la zone Afrique de l’Ouest bien que ce ne soit pas le cœur de sujet de cette enquête), articulée autour de neuf propositions phares. Détail  et analyse ci-dessous.

Contenu du rapport et approche « afro-réaliste »

Aujourd’hui, le continent africain est traversé par une série de transformations rapides d’ordre démographique, politique, économique, sociale et climatique.

Or la France, dont l’antériorité de sa relation avec de nombreux pays africains est incontestée et porte des atouts indéniables (une langue en commun dans 22 pays, proximité culturelle et  juridique), n’arrive pas à proposer de stratégie de long terme pour son développement économique sur place, ni de discours renouvelé, relevait alors ce rapport, empêtrée dans un passé qu’elle a longtemps refusé d’assumer ou de regarder pleinement. Pire : la France est maintenant concurrencée par les « émergents », en premier lieu la Chine, mais aussi le Maroc, la Turquie, l’Inde, sans parler des États-Unis, qui ont une stratégie en Afrique « qui ne se contente pas que de mots ».

A partir d’une cinquantaine d’entretiens réalisés avec des acteurs locaux ou internationaux, ce rapport de l’institut Montaigne s’efforce d’adopter une approche « afro-réaliste » en dépassant le prisme politico-institutionnel habituel sur ce sujet pour épouser le point de vue des entreprises, grandes ou petites, et des entrepreneurs des deux rives de la méditerranée.

Côté Français, les chercheurs de l’institut Montaigne concluent qu’il faudrait investir de manière plus ciblée et stratégique, par exemple en nouant des partenariats avec des acteurs économiques et sociaux à l’échelon local et en renforçant les liens dans l’éducation et le capital humain. Et surtout, en passant d’une logique “pays-continent” à une relation “continent-continent” Union Européenne/Afrique, bâtie sur des accords renouvelés et des ambitions partagées, afin de mieux faire face à la concurrence des grandes puissances. Et le faire vite : « L’Afrique, avant tout un continent d’opportunités, n’attend pas la France ». La zone subsaharienne a en effet connu une croissance annuelle moyenne de 5,6% entre 1999 et 2008, et s’est distinguée par sa résilience durant la crise économique de la fin des années 2000 (entre 3,4 et 7% de croissance annuelle entre 2009 et 2015). Contrairement aux idées reçues, l’Afrique subsaharienne est la région la plus dynamique économiquement du monde après l’Asie du Sud-Est, et le secteur privé y est en pleine explosion.

Un « secteur informel » resté, en Afrique, trop important

En outre, les auteurs du rapport regrettent une France restée focalisée sur « le risque africain, sans voir les opportunités et la rentabilité associée ». Ainsi, les parts de marché françaises ont été divisées par 2,5 depuis le début des années 2000 en Afrique subsaharienne. Pour démarrer un « restart » dans les relations franco-africaines, le France doit dépasser tous ses tabous et faire preuve de transparence et de fluidité sur les sujets suivants : « la corruption, les alternances démocratiques, les pratiques financières de certains pays émergents, le Franc CFA (…). Il convient d’ouvrir plus largement ces sujets au débat démocratique pour crever des abcès et  dissiper  les  fantasmes » estime le rapport.

Car de nombreux points négatifs subsistent dans cette région du monde malgré tout, notent les experts : une démocratisation récente et fragile, sinon inexistante, et donc une instabilité et une opacité politique et institutionnelle, une démographie galopante (en 2010, 44% des subsahariens avaient entre 0 et 14 ans), qui crée un chômage massif, divise les retombées de la croissance entre les individus et empêche l’augmentation du niveau de vie (et donc la création d’un vrai marché intérieur de consommateurs), un salariat encore peu développé (seulement 16% des actifs subsahariens, bien qu’ayant des effectifs en rapide augmentation contrairement au secteur agricole) et, enfin, un « secteur informel » encore très important.

Analyse du rapport

Le rapport de l’institut Montaigne s’articulant autour de neuf propositions destinées à nous inspirer dans nos relations avec le continent africain, nous passons au crible chacune d’entre elles, afin d’en faire une analyse:

  • Proposition n° 1 : « Sous impulsion française, refonder au niveau européen le cadre réglementaire  qui  entoure  les  institutions  internationales  en  exigeant  d’elles  un  contrôle  et  une  vérification  du  respect  de l’application des clauses dans les projets qu’elles financent. » Cette initiative, si elle était mise en place, serait sans doute excellente pour les relations économiques franco et euro-africaines. En effet, en plus de gagner en prestige et en confiance en Afrique (sur les questions de transparence, de respect des règles de la concrescence libre et non faussée, de la  fiabilité et l’honnêteté) face à nos rivaux asiatiques et américains, cela améliorerait grandement le climat des affaires et la facilité d’action pour les entreprises européennes souhaitant investir au Sud du Sahara. Enfin, le droit est sans doute le seul moyen pour l’UE de faire triompher ses intérêts face aux autres grandes puissances dans cette région, car les européens se verraient légitimer par les instances internationales dont l’autorité (et le pouvoir de sanction qui l’accompagne) sont supérieures aux États.
  • Proposition n° 2 : « Orienter davantage l’Aide Publique au Développement française vers les startups, TPE, PME et ETI. Renforcer les instruments de crédit export à destination des PME françaises, en s’appuyant sur les instruments de Bpifrance Export. » Bien que plus difficile à mettre en place par le pouvoir politique en France car risquant de froisser certaines multinationales, il s’agirait d’une mesure intéressante car la part des PME-TPE dans le commerce avec l’Afrique s’accroit, et accompagner cet accroissement ne peut que soutenir notre percée au Sud du Sahara.
  • Proposition n° 3 : « Créer  un  guichet  unique  d’accès  aux  différents  outils  de  financement, d’assurance et d’aide technique à l’export, à destination des entreprises françaises. Réfléchir à l’opportunité de concentrer davantage certains instruments, à terme, au sein d’une banque française de l’export. » Dans ce cas, cela doit être mené finement afin de ne pas apparaître comme une forme de dumping à l’export des entreprises françaises, au risque de rentrer en contradiction avec les organisation d’arbitrage économique internationales (voir proposition n°1), et en sélectionnant les projets de manière drastique dans un période de rigueur budgétaire et de lutte contre la corruption.
  • Proposition n° 4 : « Utiliser les relais institutionnels français dans les organisations de développement pour aider les entreprises françaises à saisir les opportunités offertes par la mise en place d’instruments de financement du secteur privé par les bailleurs de fonds. Utiliser plus efficacement le levier de l’expertise technique comme  source d’information et d’influence pour mobiliser des financements. » Cette volonté d’entrecroiser les acteurs publics et privés français afin qu’ils se soutiennent mutuellement et partagent leur expertise en Afrique subsaharienne existe déjà depuis de nombreuses années. Cependant, étant donné que le réseau diplomatique et consulaire français est soumis à une très forte rigueur budgétaire (diminution de ses effectifs et de ses moyens), le secteur privé français risque d’être de plus en plus « livré à lui-même » sur place, si la ligne politique nationale ne se modifie pas sur ce point.
  • Proposition n° 5 : « Renforcer notre système d’assistance technique par la valorisation de l’assistance technique internationale auprès des administrations, pour faciliter la mise à  disposition de ces compétences publiques volontaires à l’international, et notamment en Afrique ». Cette proposition rencontre les mêmes écueils que la précédente : malgré une professionnalisation du personnel public français en Afrique sur les questions entrepreneuriales et un soutien accru de ce dernier aux acteurs commerciaux sur ce continent, il y a ici encore une contradiction avec la politique en cours d’économies réalisées sur notre réseau diplomatique.
  • Proposition n° 6 : « Favoriser la création de Partenariats publics-privés dans l’éducation, intégrant les entreprises investissant en Afrique, les écoles et universités, étrangères  et  africaines, et les pouvoirs publics africains. Axer ces ‘PPP’ sur des compétences à la fois plus techniques et peu développées sur le continent (mathématiques,   ingénieurs…) » afin de former au « middle management, des techniciens, de l’innovation et de la Recherche & Développement en Afrique. » Soutenir les formations techniques sur place (et notamment dans le domaine des mathématiques, où la France dispose de compétences plus que reconnues à l’international), ceci pour former une élite subsaharienne francophone et francophile est en effet l’une des clés du soft power, et est abondamment pratiqué par les anglo-saxons. Se spécialiser sur les formations plus « scientifiques » est également un bon moyen pour les établissements francophones de se distinguer positivement de ces derniers.
  • Proposition n° 7 : « Faciliter la délivrance de visas économiques et de visas étudiants afin de multiplier les opportunités pour les Africains en France. L’ensemble des démarches administratives nécessaires au recrutement de salariés africains doit procéder de cette même logique de simplification. » Pour ce qui est des visas étudiants, la proposition est bonne sous réserve de réciprocité (comme par exemple sous la forme d’échanges étudiants, de manière bilatérale), afin d’éviter le risque de sureffectifs dans les universités françaises; il s’agit de trouver les moyens de mettre aussi en contact l’Afrique subsaharienne avec les jeunes Français, ceci dans les deux sens, et pas seulement dans un seul comme c’est encore souvent le cas.
  • Proposition n° 8 : « Dans le cadre du 5e sommet Afrique-UE, proposer une stratégie claire, renouvelée et coordonnée des politiques européennes en Afrique. En s’appuyant sur le couple franco-allemand, redéfinir les  objectifs de développement post-Cotonou (du nom des accords signés entre l’UE et les États d’Afrique le 23 juin 2000, ndlr), en coordination avec les pouvoirs publics africains. Associer le secteur privé européen, partie-prenante non escamotable, à ces négociations. » Comme rappelé au début de cet article, s’appuyer sur une « logique « continent/continent » et non plus « pays/continent », à l’heure des rivalités avec les grandes puissances émergentes ou bien établies, semble être en effet une nécessité. En ce qui concerne le fait d’« adosser » l’Allemagne à la France en Afrique subsaharienne, pourquoi ne pas imaginer là aussi une forme de réciprocité, par exemple un même soutien de l’Allemagne à l’influence française en Europe de l’Est et en Russie, zones dans lesquelles nos voisins d’outre-Rhin sont mieux implantés.
  • Proposition n° 9 : « Promouvoir un discours de ‘restart’ de la France en Afrique porté par  les  pouvoirs  publics, afin de libérer nos entreprises d’une charge historique et politique qui handicape leur développement sur le continent. Ce discours de ‘restart’ doit libérer les énergies et favoriser l’accès des entreprises françaises aux marchés africains. » Il importe en effet pour la France de sortir d’une « repentance malsaine » pour reprendre les mots du Président Macron, et de mettre en avant un discours plus économique et moins politique s’agissant de l’Afrique subsaharienne, afin d’être moins clivant dans cette aire géographique, comme l’a souligné ce dernier.

Il semblerait que le Président français, et ses conseillers, se soient largement inspiré de ce rapport de l’institut Montaigne, pour prendre position publiquement, et fortement, lors de son séjour au Burkina Faso.

Théo LABI

(1er/12/17)

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