Auteur de nombreux essais, le politologue Luc Rouban, Directeur de recherche émérite au CNRS, Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), est l’auteur du livre qui analyse en profondeur « Les racines sociales de la violence politique » (éd. de L’Aube). Il répond aux questions de La Revue Civique sur les clés d’explications des violences urbaines.
-La Revue Civique : votre analyse des violences urbaines, devenues récurrentes en France, est originale et profonde. Vous expliquez que ces violences ne résultent pas seulement de dysfonctionnements démocratiques mais relèvent aussi et peut-être surtout d’une « société mensongère ». Qu’entendez-vous par là ?
-Luc ROUBAN : On ne peut pas réduire ce qu’il se passe au seul problème d’un exercice démocratique en panne. Certes, le gouvernement ne dispose pas de majorité à l’Assemblée nationale et le Président de la République a sensiblement affaibli sa légitimité en ne prenant pas en compte le désaveu politique qui s’est exprimé lors des élections européennes et des élections législatives de 2024. On ne peut pas non plus penser que des conventions citoyennes ou des dispositifs de concertation et de dialogue suffiraient à répondre aux attentes de changements profonds que révèlent d’ailleurs les enquêtes comme l’enquête électorale française du Cevipof. Les violences émeutières qui accompagnent désormais les manifestations ordinaires chargées de revendications sociales ou professionnelles expriment une déphasage entre une partie significative de la jeunesse et l’ordre social dans lequel elle se sent piégée.

« Ces moments de grande violence expriment le rejet non pas seulement d’un pouvoir politique mais également et encore plus celui d’un système social (…) Ces émeutes dénoncent un mensonge social, celui d’une méritocratie qui ne fonctionne plus »
Mais la question dépasse également la fracture générationnelle car les violences urbaines du 17 octobre s’inscrivent dans le droit fil de celles des Gilets jaunes, des émeutes de 2023 provoquées par la réforme des retraites ou la mort de Nahel. Le fil rouge qui unit tous ces moments de grande violence est le rejet non pas seulement d’un pouvoir politique mais également et encore plus d’un système social incapable d’assurer l’intégration des immigrés, la mobilité sociale, l’organisation des études supérieures, en un mot tout ce qui permet de réussir. Or le positionnement subjectif dans la hiérarchie sociale, c’est-à-dire la position que l’on estime occuper dans l’espace social, est désormais un facteur bien plus important que la catégorie socioprofessionnelle dans l’orientation du vote ou l’acceptation des règles du jeu y compris de l’État de droit. Ces émeutes dénoncent un mensonge social, celui d’une méritocratie qui ne fonctionne plus, de diplômes qui ne valent plus grand-chose sur le marché du travail, du rapport au travail, sur le défaut d’autorité morale des professionnels de la politique. Lorsqu’on interroge les enquêtés sur ce qu’ils vivent, ils vous parlent de mépris, d’un effort non reconnu, d’une mise en périphérie d’un système social qui ne sourit qu’à ceux qui disposent des ressources sociales ou patrimoniales pour en profiter. Cela fait le miel des mouvements radicaux et des postures insurrectionnelles.
« Dans les nations européennes plus libérales, fortement décentralisées ou fédérales, l’évolution du statut du politique ne prend pas la forme dramatique qu’elle prend en France. L’anthropologie politique française repose, depuis la monarchie jusqu’à la République, sur l’idée d’une décision prise par le souverain qui impose par le haut une norme unitaire »
-Les phénomènes de violences s’explique aussi selon vous par le fait que l’Etat (qui a une place singulière en France par rapport aux autres pays européens et occidentaux) « n’est plus capable de réguler la société ». Certains, politiques ou observateurs, estiment que l’Etat-providence, en proie aussi à une crise financière inédite, devra être remis à plat pour se recentrer sur ses fonctions régaliennes. Dans cette perspective, la société serait moins à réguler par l’Etat qu’à autonomiser. Qu’en pensez-vous ?
-Luc ROUBAN : Le fait est que la France se distingue fortement de ses voisins européens par la place historique accordée à l’État dans l’organisation non seulement de la nation mais encore du modèle social ou de la sélection des élites. Cette ambition démiurgique de tout piloter par le haut peut se déployer légitimement lorsque la souveraineté de l’État est réelle. Dès lors que ce dernier perd le contrôle de sa monnaie, des mouvements migratoires, des évolutions économiques au profit d’autres centres de pouvoir comme l’Europe, les marchés financiers ou les grandes entreprises privées de haute technologie, sa souveraineté n’est plus qu’un mot. Mais c’est également la limite de toutes les théories souverainistes de gauche comme de droite. Dès lors que la souveraineté étatique appartient au passé, on peut toujours jouer sur le registre de la nostalgie et l’évocation du gaullisme comme le fait paradoxalement le Rassemblement national dont l’ancêtre, le Front national, vouait aux gémonies le général de Gaulle. Cela ne changera rien : même le RN, s’il arrive au pouvoir en 2027, découvrira que la souveraineté nationale n’existe (presque) plus.
Aujourd’hui, une panne d’Internet est bien plus grave pour les citoyens que la démission d’un Premier ministre. Dans les nations européennes plus libérales, fortement décentralisées ou fédérales, cette évolution du statut du politique ne prend pas la forme dramatique qu’elle prend en France. L’anthropologie politique française repose depuis la monarchie jusqu’à la République sur l’idée d’une décision prise par le souverain qui impose par le haut une norme unitaire car légitime. Affaiblissez l’État par la crise des finances publiques, une politique d’indifférenciation des carrières de service public et des carrières dans le privé comme le macronisme l’a encouragée, une crise morale par le défaut d’auctoritas (la vertu civique à Rome), des dirigeants dont une floppée est poursuivie au pénal et, last but not least, des technologies comme l’IA maîtrisées par des entreprises étrangères qui capitalisent plus que certains États et vous obtenez un club de personnages impuissants et verbeux dont tout le monde veut se débarrasser pour une raison simple : ils ne servent plus à grand-chose.
Donc, pour répondre à votre question, je pense que l’impuissance publique se heurte frontalement en France à une attente d’émancipation notamment économique. Ce n’est pas un hasard si le pouvoir d’achat est devenu désormais la principale préoccupation des enquêtés, ce qui n’est que l’expression en statique du problème que pose en dynamique la réussite sociale en France, plus difficile qu’ailleurs comme le montrent les enquêtes de l’OCDE et cela malgré des dépenses publiques considérables. Cette volonté d’autonomisation sociale peut prendre deux chemins, celui d’un libéralisme plus ou moins autoritaire avec un État qui se recentre sur le régalien, ou celui d’une forme de fédéralisation et de proximité territoriale qui viendrait remplacer l’actuelle décentralisation qui fonctionne mal comme tout le monde, y compris les élus locaux, peut le constater.

« Les Français recherchent un nouvel ordre fondateur et ce débat va sans doute s’imposer » lors de la campagne de l’élection présidentielle
-La Revue Civique : une partie des violences étant « l’expression même du politique » dans votre analyse, cette dimension échappant « aux professionnels de la politique », comment cela va ou peut-il se traduire dans la campagne de la présidentielle et des législatives ? Il s’agit désormais d’un mode d’expression « en continu », qui alimentera les extrêmes : pour les favoriser du côté de l’extrême-gauche et les récupérer en « réaction » du côté de l’extrême-droite ?
-Luc ROUBAN : Le mouvement des Gilets jaunes a été fondateur en ce qu’il a posé les termes du nouveau débat : la démocratie représentative a été pervertie par la professionnalisation des élus qui se sont constitués en oligarchie, ce qui empiriquement n’est pas faux comme le montrent certains de mes travaux sur le personnel politique. Et ces professionnels ne comprennent pas, au sens strict du terme, la réalité du terrain, ce que vivent les électeurs ordinaires dans leurs études, leur travail, leur accès aux services publics ou privés, leurs difficultés de transport, leur précarité sociale. La violence émeutière que l’on observe aujourd’hui est, certes, utilisée par la délinquance ordinaire des pilleurs qui en profitent, mais elle provient en amont de l’exaspération suscitée par ce décalage qui transparaissait de manière évidente dans le discours tenu par Emmanuel Macron au soir du 18 octobre.
La temporalité de la société s’est dissociée de la temporalité politique. Les intermédiaires qui assuraient jusque-là la médiation entre ces deux temporalités, partis politiques et syndicats, n’ont plus cette capacité. Là encore, le macronisme a joué un rôle décisif en écartant les corps intermédiaires et en concentrant le pouvoir à l’Élysée dans une logique verticale. Les violences doivent être comprises comme le résultat de l’anomie que connaissent bien les sociologues dans la foulée de Durkheim : l’absence de norme permettant l’intégration sociale nourrit une violence qui se tourne contre soi (le suicide) ou les autres (l’émeute à ambition guerrière) car les individus sont perdus, sans repères. Ils cherchent la solidarité du groupe contre « le flic » ou celle de la délinquance et de la jouissance du vol contre « le petit-bourgeois » commerçant.
Les observateurs ont remarqué l’aspect festif de ces personnages cagoulés s’amusant de leur confrontation avec les forces de l’ordre. L’État devient un pouvoir comme un autre, perçu comme une mafia comme une autre, un concurrent dans la compétition des pouvoirs. C’est une évidente régression vers des situations bien connues au Moyen-âge, c’est-à-dire une privatisation du pouvoir. Mais c’est aussi paradoxalement une attente d’autorité qui profite soit à la droite radicale du RN et d’une partie des LR soit à la gauche radicale de LFI sur des bases très différentes mais qui signifient toutes deux un nouvel ordre qui ne s’embarrasse plus trop des débats techniques sur les politiques publiques dans lesquels s’engluent les candidats du centre-gauche ou du centre-droit. Les Français recherchent un nouvel ordre fondateur et ce débat va sans doute s’imposer au détriment des logiques économiques ou financières lors de l’élection présidentielle.
Luc ROUBAN, est Directeur de recherche émérite au CNRS, Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF). Il est l’auteur de nombreux ouvrages, publiés notamment aux Presses de Sciences Po, comme « La société contre la politique », « La démocratie de l’entre-soi » (avec Pascal Perrineau), « Les ressorts cachés du vote RN » ou « La vraie victoire du RN ».
(21/10/2026)










