Olivier Mousson, président de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, rappelle que, selon Napoléon 1er, l’Hôtel de l’Industrie (siège de cette institution, la plus ancienne association d’utilité publique de France) a vocation à être un lieu de confrontation d’idées pour l‘innovation entre responsables politiques, chercheurs, fonctionnaires et entreprises. Face aux défis contemporains, et notamment climatiques, cette capacité à faire dialoguer des acteurs aux intérêts et aux expertises différentes apparaît plus essentielle que jamais.
Dans le débat organisé en ce lieu sur les impacts du réchauffement climatique, Pascal Berteaud, directeur général du Cerema (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement ; structure publique d’expertise et de conseils aux collectivités publiques et aux entreprises) adopte une approche résolument tournée vers l’action. Selon lui, lorsqu’on examine les conséquences du changement climatique domaines par domaines, il existe à terme des solutions d’adaptation à élaborer et des décisions à favoriser en ce sens. Sans minimiser l’ampleur des défis, il considère que les territoires disposent de marges de manœuvre importantes permettant de renforcer leur résilience.
L’ancien Ministre de l’Outre-Mer et député Philippe Vigier souligne pour sa part que les citoyens attendent désormais des réponses concrètes (et rapides) face aux conséquences du réchauffement climatique qui affectent déjà très sensiblement leur quotidien. Qu’il s’agisse de la nécessité de décarboner les activités, de la protection de la biodiversité ou encore de phénomènes tels que la multiplication des sangliers dans certaines zones du territoire, les élus locaux sont confrontés à des réalités tangibles et parfois à des injonctions contradictoires. Dans ce contexte, l’Association des maires de France (AMF) doit notamment composer avec les objectifs nationaux de lutte contre l’artificialisation des sols et concourir à la préservation de la biodiversité.
Anticiper les risques coûtent toujours moins cher
que réparer les lourds dommages
Nizar Baraka, ancien Ministre de l’Economie et des Finances du Maroc, insiste sur l’urgence de l’adaptation à assurer, particulièrement dans l’espace du pourtour méditerranéen où les effets du réchauffement sont déjà très visibles et très nuisibles pour les populalions. Selon lui, renforcer la résilience climatique des territoires est devenu une forte nécessité. Anticiper les risques coûte toujours moins cher, explique-t-il, que réparer les lourds dommages une fois les catastrophes survenues. Il cite notamment le recours aux eaux usées traitées comme exemple de solution d’adaptation à développer grâce aux innovations scientifiques et aux procédés qui en découlent. Face à des phénomènes qui dépassent largement bien sûr les frontières nationales, il appelle également à renforcer la coopération internationale. La rencontre et les débats tenus à l’Hotel de l’industriel à Paris doit ainsi permettre de consolider les partenariats existants et d’en développer de nouveaux.
S’adapter à une France à +4°C : quelles ambitions afficher pour nos gouvernants ?
Le grand climatologue Jean Jouzel rappelle dans une table ronde consacrée aux adaptations que, quel que soit le scénario climatique envisagé, les conséquences du réchauffement climatique et des dérèglements induits sont et seront inévitables. La question centrale devient donc celle de notre capacité d’adaptation collective. L’élévation du niveau de la mer constitue un signal d’alerte majeur qui doit nous conduire, rappelle-t-il, à prendre ces enjeux très au sérieux. Les observations scientifiques montrent déjà l’augmentation des périodes de sécheresse, une hausse des précipitations ainsi qu’un recul marqué des glaciers, par exemple en France dans les Alpes et les Pyrénées. Il relève que l’Europe se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale, ce qui annonce une intensification des phénomènes extrêmes sur notre continent. Les vagues de chaleur, les inondations comme les tensions sur les ressources en eau deviendront plus fréquentes. À titre d’exemple, le débit de la Seine pourrait diminuer d’environ 30 % en quelques décennies. Ces évolutions mettent en évidence les vulnérabilités croissantes de nos territoires. Dans ce contexte, les travaux du GIEC permettent non seulement de mieux comprendre les transformations en cours mais d’éclairer les choix d’adaptation et les politiques publiques, nationales et internationales.

Question : quelle adaptation préventive pour le secteur privé ?
L’ancienne Ministre Chantal Jouanno, qui a été présidente de la CNDP (Commission nationale du débat public), explique que de nombreux travaux de référence ont cherché à mesurer l’impact du changement climatique sur les actifs physiques des entreprises. Les résultats sont préoccupants : dans les secteurs de l’eau, des transports, des communications ou encore du gaz, les pertes pourraient représenter jusqu’à vingt points de marge opérationnelle des entreprises de ces secteurs. Malgré ces constats, de nombreuses entreprises peinent encore à intégrer pleinement ces risques dans leurs décisions d’investissement. Les coûts sont souvent perçus comme trop élevés et les modèles économiques demeurent insuffisamment développés ou partagés. Elle souligne également que les entreprises prennent rarement en compte avec une rapidité suffisante les effets systémiques du changement climatique. Selon elle, l’intelligence artificielle peut contribuer à agréger les données disponibles et à mieux anticiper ces risques. Plus largement, elle estime qu’il faut replacer le principe de résilience au cœur des réflexions et décisions relatives à la performance économique.
Borloo appelle à une mobilisation collective des talents et à une simplification des démarches pour faciliter l’action
Question : comment les entreprises intègrent-elles les risques climatiques ?
En cette perspective, Florent Quiennec (groupe Michelin) est de ceux qui considèrent qu’ignorer les enjeux climatiques constitue désormais un pari extrêmement risqué. Les entreprises ont longtemps concentré leurs efforts sur l’optimisation du capital et du travail, sans accorder la même attention à la Nature et l’Environnement, pourtant essentiels à leur activité. Il estime que les actionnaires seront de plus en plus attentifs aux stratégies d’adaptation mises en œuvre, et aux retards à combler en ce domaine. Une entreprise ne peut prospérer durablement, insiste-t-il, si elle n’est pas alignée avec son environnement. Il souligne également que le changement climatique peut être aussi une source d’opportunités économiques. Pour Michelin, la question est clairement de mettre son savoir-faire (et la recherche et développement) au service de nouveaux besoins et nécessités liés à l’adaptation. Enfin, il attire l’attention sur les enjeux de compétitivité, dans un contexte où les contraintes européennes ne s’appliquent pas toujours aux produits importés d’ailleurs.
L’ancien Ministre Jean-Louis Borloo estime que la France dispose d’outils efficaces, à commencer par le Cerema, mais qu’ils sont encore insuffisamment mobilisés. Selon lui, la résilience (au changement climatique) doit devenir la boussole du débat démocratique. Cela implique de réunir l’ensemble des parties prenantes – entreprises, universités, écoles, commerces et collectivités publiques – afin de construire une vision commune. Il insiste également sur la nécessité de rapprocher les enjeux d’adaptation climatique et de préservation de la biodiversité. Face à l’ampleur du défi, il appelle à une mobilisation collective des talents et à une simplification des démarches pour faciliter l’action.
Comment les collectivités territoriales se saisissent-elles de ce sujet ?
L’élu d’expérience Philippe Vigier rappelle que certains territoires seront particulièrement impactés par les conséquences du changement climatique, il cite notamment les éboulements, l’érosion côtière ou encore les mouvements de terrain. Face à ces risques, il juge indispensable de mettre en œuvre rapidement une politique globale d’adaptation et fait observer que certaines mesures, comme la végétalisation des espaces publics, se sont imposées aux élus alors qu’elles ne figuraient pas nécessairement dans leurs programmes initiaux. Les besoins de financement sont considérables et avaient été estimés à 19 milliards d’euros par an en 2024. Toutefois, les collectivités voient leurs marges de manœuvre réduites par la perte d’autonomie fiscale et les contraintes pesant sur leur endettement. Selon lui, il devient nécessaire de sanctuariser certaines dépenses d’adaptation et d’ouvrir un débat sur les modalités de financement, en tenant compte des spécificités de chaque territoire (région, département, communes).
Pascal Berteaud du Cerema ajoute que l’État central ne connaît pas suffisamment avec précision la diversité des territoires pour piloter seul cette grande transformation. Le Cerema travaille néanmoins à rendre visibles les conséquences concrètes du changement climatique grâce à des outils innovants, notamment dans le domaine du numérique. L’objectif est aussi de fournir aux décideurs des représentations précises des risques encourus afin de faciliter l’action dans des délais adaptés. Il estime que les connaissances techniques progressent rapidement et qu’elles doivent désormais être accompagnées de mécanismes de financement appropriés. Il rappelle enfin que les principes d’adaptation (au changement climatique) et d’atténuation (de ce changement) ne peuvent pas être pensées séparément.

La souveraineté absolue (réduite au niveau national seul) n’est ni réaliste, ni souhaitable, pour Chantal Jouanno
L’économiste Alain Grandjean, spécialiste de la transition énergétique et écologique, relève que, pour un dirigeant d’entreprise, les enjeux d’adaptation sont souvent plus faciles à appréhender que ceux liés à l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre. Il rappelle aussi que la compétitivité d’une économie dépend aussi largement de la qualité de ses infrastructures, lesquelles sont aujourd’hui de plus en plus exposées aux événements climatiques extrêmes. Investir dans leur résilience constitue donc une nécessité stratégique. Chantal Jouanno rappelle enfin que la France dispose d’atouts considérables grâce à la diversité et la qualité de ses filières économiques et industrielles. Toutefois, elle estime que la souveraineté absolue (réduite au niveau national) n’est ni réaliste, ni souhaitable. Les efforts doivent plutôt se concentrer sur certaines activités stratégiques, dans une logique et une perspective de coopération européenne.
Florent Quiennec conclut en soulignant que, si les acteurs publics et privés ne poursuivent pas toujours les mêmes objectifs, ils sont condamnés à coopérer. Les entreprises, observe-t-il, ne peuvent fonctionner de manière isolée mais doivent au contraire construire des outils communs pour converger vers des objectifs partagés. Philippe Vigier regrette enfin que les pouvoirs publics soient encore trop souvent dans une logique de gestion de crise plutôt que d’actions de prévention. Selon lui, les élus locaux doivent pouvoir disposer du temps, des moyens et de la visibilité nécessaires pour engager de véritables politiques d’adaptation.
En conclusion, Jean Jouzel, au-delà des alertesqu’il lance depuis de nombreuses années, tient aussi à observer que l’adaptation au changement climatique bénéficie désormais d’une visibilité croissante dans le débat public et dans les préoccupations de l’opinion publique. Cette prise de conscience collective peut favoriser, espère-t-il, l’émergence de solutions concrètes et ouvrir la voie à une mobilisation plus large des acteurs publics, privés et des citoyens eux-mêmes.
Propos recueillis par Antoine ARNOUX
(23/06/2026)










