Les conditions du sursaut possible des Européens : par l’auteur de « Guerre et démocratie », Hugues de Villemarqué

« Guerre et démocratie » est le titre du brillant essai d’Hugues de Villemarqué (aux éditions Cent Mille Milliards). Cet auteur, passé par des études à l’ESSEC et l’université de Stanford, répond aux questions de La Revue Civique sur ce qui a pu opposer dans le passé la France et l’Angleterre et sur ce qui peut les rapprocher dans le contexte géopolitique actuel. Il évoque précisément ce qui, selon lui, doit conditionner l’action à venir des Européens : « La capacité à mobiliser des moyens financiers énormes (qui caractérisent la Chine et les Etats-Unis), l’investissement massif et subventionné dans la technologie, enfin la construction longue et patiente d’une capacité militaire indépendante », « trois objectifs nécessaires pour que l’Europe ne soit pas dépassée, marginalisée, humiliée… par des rivaux décidés et brutaux ». Entretien.

-La Revue Civique : L’histoire de la rivalité entre la France et l’Angleterre, que vous décrivez précisément dans votre livre, montre un chassé-croisé historique : la France, première puissance d’Europe au tournant du 18ème siècle, se fait dominer par l’Angleterre après l’empire napoléonien. Parmi les diverses raisons de ce dépassement, l’aptitude des Anglais au commerce mondial leur font-ils mieux prendre, et plus rapidement, le grand tournant de la révolution industrielle ?

-Hugues de la Villemarqué : La Révolution industrielle commence en Angleterre à partir de1730 et progressivement jusqu’en 1780 où elle produit tous ses effets. C’est précisément le moment, au terme de la Guerre de 7 ans en 1763, où l’Angleterre prend définitivement l’ascendant sur la France, sur l’Europe et sur le Monde. Le traité de Paris, s’il confirme les frontières de la France en Europe, se traduit par la perte presque totale du premier empire colonial français : perte de la vaste vallée de l’Ohio, du Canada à part Saint-Pierre-et-Miquelon, des Caraïbes, sauf la Guadeloupe et la Martinique et enfin de l’Inde, sauf les comptoirs, Pondichéry, Mahé, etc… L’Angleterre contrôle les mers, développe rapidement son commerce et s’enrichit extraordinairement. Cette accumulation de capital est considérable et sera disponible pour financer l’industrie. Les causes du succès britannique sont multiples et s’inscrivent dans une stratégie continue de domination commerciale menée avec méthode, précision et acharnement sur plusieurs siècles :

  • L’émergence précoce, avant le XVème siècle, d’une classe sociale composée des propriétaires terriens, de commerçants et financiers favorisent au Parlement le développement du commerce et de la marine marchande.
  • A l’extérieur, la montée en puissance de la France de Louis XIV, qui menace son commerce, incite l’Angleterre au développement prioritaire de sa Marine de Guerre. Cette constante stratégique, des premières victoires pendant la guerre de 7 ans jusqu’à la destruction complète des flottes françaises à Aboukir, 1797 et à Trafalgar, 1805, assure à l’Angleterre la domination maritime totale, le contrôle des routes maritimes du commerce mondial et la perte de ses ressources extérieures par la France.
  • A l’intérieur, le développement de l’activité financière suit celui du commerce. L’établissement progressif d’un Etat de droit (Grande Charte de 1215), puis du contrôle du Parlement (Glorious Revolution, 1688), apporte une bonne sécurité juridique et la confiance dans le crédit, non sans crises spéculatives à répétition.
  • La place de Londres s’affirme, c’est déjà la plus grande ville d’Europe (500 000 habitants). La banque d’Angleterre est créée en 1694, plus de cent ans avant la banque de France.
  • La solidité des finances publiques contrôlées par le Parlement, la confiance des créanciers autorise un endettement massif pour financer la guerre contre la France. Il n’y aura plus aucun défaut après 1688 contre cinq en France au XVIIIème siècle. La guerre est aussi une course aux moyens financiers.
L’essai d’Hugues de Villemarqué paru aux éditions Cent Mille Milliards

« C’est dans une société britannique déjà fortement imprégnée de culture financière et économique que survient la première révolution industrielle »

Le rappel rapide de ces événements militaires, commerciaux, politiques et financiers, étroitement liés entre eux, est indispensable car c’est dans ces conditions et dans cette société britannique déjà fortement imprégnée de culture financière et économique que survient la première révolution industrielle, avec les inventions de la machine à tisser de Kay (1733), du four à coke et de la machine à vapeur de Watt (1763).

Par son expérience commerciale, sa pratique de l’investissement et ses capacités de financement, l’Angleterre était parfaitement préparée à profiter de cette première rupture technologique. La France n’est pas disponible, la tourmente révolutionnaire, la force des idées nouvelles, le génie des hommes de guerre ne l’ont pas préparée à la révolution industrielle mais l’ont emporté au contraire dans un nouvel imaginaire.

-La Revue Civique : au début du 20ème siècle, la France et le Royaume-Uni sont, avec leur empire colonial respectif, les deux plus grandes puissances mondiales. Après la Seconde Guerre mondiale, elles sont rapidement déclassées par deux hyper-puissances, les Etats-Unis et la Russie soviétique. S’amorce alors une phase de progressif déclin des influences européennes dans le monde ?

-Hugues de la Villemarqué : Il est clair que:

  •  L’avènement des Etats Unis d’Amérique au XIXème siècle, avec une production industrielle qui dépasse largement celle de tous les pays d’Europe, qui détrône l’Angleterre et s’affirme comme la première puissance mondiale, militaire et diplomatique après la première guerre mondiale,
  • Puis le succès de l’URSS, après la deuxième guerre mondiale, comme puissance morale (vainqueur du nazisme), économique, en mobilisant toutes les ressources de son immense pays et de son empire, nucléaire quand le club est encore restreint, politique par l’attrait intellectuel de sa doctrine, et la peur qu’elle s’emploie à inspirer en Europe,
  • Enfin l’émergence soudaine de la Chine et la confrontation entre ces  blocs, tous ces facteurs ont placé l’Europe dans une position inconfortable d’allié ou d’enjeu des rivalités.

« Le projet européen est contesté, preuve qu’il existe car il dérange »

L’Europe dans ce contexte est divisée, affaiblie politiquement et économiquement, tenue à l’Ouest par le crédit américain après la guerre et par la protection militaire, et à l’Est par le rideau de fer. L’effondrement de l’URSS et la réunification de l’Europe après 1989 n’ont pas paradoxalement renforcé l’Europe, passée à 27 membres, paralysée par ses divisions et la complexité des circuits de décision.  

Ses succès, son sursaut après-guerre n’en sont que plus remarquables. La reconstruction puis l’élaboration du projet européen, le succès de l’euro, (voué à l’échec à l’origine par la théorie économique des chocs asymétriques) sont importants, ses entreprises, sauf dans la technologie, sont mondiales et prospères, son modèle social intégrateur reste une référence, sa prospérité est enviée mais son dynamisme s’émousse, le projet européen est contesté, preuve qu’il existe car il dérange.

L’Europe reste un lieu de création de richesses, comparable en cumul à celui des deux grands, elle est très puissante en capital accumulé ; le problème de l’Europe, c’est sa performance, sa faible croissance comparée à celle des deux grands, qui la condamne à terme. La démographie comme en Chine est une autre menace existentielle.

Enfin, l’émergence d’un monde multipolaire, la naissance de jeux d’alliances entre des groupes volatiles, les BRICs, le « Sud global » et autres concepts de circonstance, font penser aux équilibres changeants dans l’Europe des XVIIème et XVIIIème siècles. Alliances naissantes, durables ou fragiles dans le jeu instable des intérêts et des équilibres économiques et militaires. Dans ce contexte, le « modèle » européen, social, réglementé, humaniste, mais fortement taxé, modèle qu’on croyait universel, est contesté par des forces politiques qui parlent fort, plus violentes et radicales, notamment contre l’Etat, considéré comme trop pesant (Trump, Millei, et autres « populistes »).

« Dans trois domaines régaliens, moyens de la puissance, l’Europe peut et doit avancer » (comme elle l’a fait avec la création de l’euro)

-La Revue Civique : Alors que faire pour renforcer le pôle européen et conjurer la peur de sortir de l’histoire ?

-Hugues de la Villemarqué : L’euro, un projet concret mené à bien malgré les Cassandres, est le meilleur exemple de ce que l’Europe réussit quand elle en a la volonté. L’euro s’est réalisé en laissant la Livre sterling indépendante, donc dans une unité européenne imparfaite mais pragmatique. Dans trois domaines régaliens, moyens de la puissance, l’Europe peut et doit avancer de la même façon

  • (1) d’abord sur l’unité du marché financier qui reste morcelé et doit favoriser l’émission d’obligations européennes et la création de dette. Sans marge de manœuvre financière, pas de moyen pour agir. L’Europe dispose de larges capacités de financement et d’emprunts au niveau européen. La sécurité qu’apporte l’Etat de droit (par comparaison avec des pays ou des chefs d’entreprise, des hauts responsables sont démis autoritairement ou disparaissent brutalement), la richesse énorme du continent par comparaison relative au reste du monde, garantirait une place financière sûre pour le capital. L’histoire financière de la Grande Bretagne nous apprend que le capital chercha avant tout la sécurité de l’Etat de droit. Qui irait souscrire des produits financiers chez les puissants autocrates d’aujourd’hui ? L’évolution autoritaire des Etats-Unis, loin de menacer la domination totale actuelle de la place américaine, crée peut-être une occasion à l’Europe.
  •  (2) la mobilisation de ce capital doit être orientée vers des investissements massifs dans la technologie, comme l’a justifié Mario Draghi, pour soutenir des projets européens et rester dans la course que mène la révolution technologique.  Aucune bataille n’est définitive dans ce monde en bouleversement.
  • (3) Enfin, l’Europe doit financer un projet de défense européenne, nouvelle priorité qui bénéficie d’un large consensus. Les rivalités sur le futur avion de combat européen, sur les projets rivaux de bouclier européen, le tropisme atlantiste, le double jeu américain, le manque de confiance dans l’un des piliers historiques de l’Europe, qui désespère ses voisins par son irresponsabilité budgétaire, etc…, les difficultés semblent insurmontables comme à chaque étape de la construction européenne.

La capacité à mobiliser des moyens financiers énormes (qui caractérisent la Chine et les Etats-Unis), l’investissement massif et subventionné dans la technologie, suivant l’exemple des deux Grands, enfin la construction longue et patiente d’une capacité militaire indépendante, tels sont les trois objectifs difficiles mais nécessaires sur le temps long pour que l’Europe ne soit pas dépassée, marginalisée, humiliée… par des rivaux décidés et brutaux.

L’Europe a déjà montré sa résilience. Peut-on progresser ou doit-on attendre une crise majeure, un nouveau Brexit ou le lent délitement dans l’immobilisme attendu par ses rivaux ? On sait comment a fini l’immobilisme en France. Voilà l’enjeu qui se présente aux responsables politiques et économiques. Le civisme qui s’exprime dans cette revue interdit tout pessimisme de la raison et oblige au courage et à l’optimisme de la volonté.

« Il faudra beaucoup de rigueur, de volonté pour faire avancer le projet d’indépendance stratégique » de l’Europe (…) « La France et l’Angleterre ont peut-être une occasion historique de retrouver un leadership en Europe, sur la question de la Défense »

-La Revue Civique : aujourd’hui, l’Europe est prise en étau par des puissances impérialistes agressives, la Russie de Poutine à ses frontières orientales, les Etats-Unis de Trump sur son flan occidental, l’administration Trump cherchant à affaiblir l’alliance atlantique et l’Union européenne. Dans ce contexte géopolitique trouble, la France et le Royaume-Uni semblent solidaires. Une nouvelle convergence franco-britannique l’emporterait-elle, stratégiquement, sur les vieilles rivalités ?

-Hugues de la Villemarqué : Dans ce contexte, le rapprochement entre la Royaume Uni et la France est certes nécessaire mais n’est plus aussi central comme il le fut au temps de Louis XIV et de Napoléon. Les deux puissances nucléaires européennes sont-elles d’ailleurs totalement crédibles ?

L’histoire nous enseigne néanmoins que les périodes de rapprochement franco-anglais (François 1er, Henri IV, Richelieu, Fleury) contre des ennemis communs (l’Espagne ou les Habsbourg) ont plutôt été des moments de paix, de prospérité relative et de tolérance religieuse. L’histoire du XVIIIème siècle nous montre aussi comment une petite Angleterre et peu militarisée fut capable de triompher d’un rival plus puissant par la conduite d’une stratégie volontaire, constante et en s’en donnant les moyens. L’histoire nous montre aussi une France capable de redressements énergiques et spectaculaires. Ces qualités d’organisation et d’opiniâtreté dans l’adversité seront nécessaires.

On peut rêver d’une Europe moins atlantiste quand on est loin de la frontière russe, d’une France rétablissant ses marges de manœuvre budgétaires et sa crédibilité, on peut espérer des coopérations techniques réussies, avec et sans le partenaire américain. Mais la tentation atlantiste, certes ébranlée, restera forte, la crédibilité française faible, il faudra beaucoup de rigueur, de volonté pour faire avancer le projet d’indépendance stratégique. C’est sur des initiatives concrètes que la coopération avec la Grande-Bretagne et avec d’autres partenaires sera possible, la Pologne et l’Allemagne notamment. Il ne tient qu’à la France d’être crédible et rigoureuse au-delà du discours. La France et l’Angleterre ont peut-être une occasion historique de retrouver un leadership en Europe, sur la question de la Défense.

(12/02/2026)

« Le civisme qui s’exprime dans cette revue interdit tout pessimisme de la raison et oblige au courage et à l’optimisme de la volonté » (Hugues de la Villemarqué, auteur de « Guerre et démocratie », éd. Cent Mille Milliards).

-Les éditions Cent Mille Milliards (dirigées par Guillaume Wallut)