Entretien avec Jean-Paul Delevoye

Jean-Paul Delevoye :

« Ne pas opposer des catégories »

Le Médiateur de la République adresse un certain nombre l’alertes. Dans cet entretien à la Revue Civique, il met en garde contre «le règne de la survie individuelle»: «De plus en plus de citoyens se sentent dépassés, délaissés, mal défendus par l’Etat. Je suis très préoccupé car la crise amplifie le nombre de personnes ayant besoin d’un accompagnement social »
Pour Jean-Paul Delevoye, face à la montée des violences et des égoïsmes, « la droite, mondiale, est de plus en plus enfermée dans un discours sécuritaire de la peu de l’autre, et la gauche, mondiale, de plus en plus enfermée dans un discours d’empathie avec l’autre, qui conduit à l’assistanat. Ces deux grands courants sont dans l’impasse» observe-t-il, en avançant une proposition : « Il y a un grand décalage aujourd’hui entre les débats politiques et les enejux politiques. Il faut donc que la société civique s’approprie un certain nombre de questionnements, permettant de restaurer le politique dans sa réponse aux maux de la société et aux évolutions du monde, et permettant au politique de fédérer un certain nombre d’acteurs mobilisés pour la réussite de projets collectifs ».
« C’est un vrai enjeu, aujourd’hui, pour tous les citoyens . Sinon, prévient-il, on risque de se retrouver en permanence en situation de confrontation, dans le syndrome de la gestion des peurs, d’un repli sur soi ».

– LA REVUE CIVIQUE  : Comment définissez-vous le civisme aujourd’hui, et son évolution  par rapport aux périodes antérieures ?
– Jean-Paul DELEVOYE : Le civisme s’est se poser d’abord en citoyen, c’est-à-dire en ayant le sentiment, profondément ancré en soi qu’on appartient à une communauté de valeurs, à une communauté d’hommes et de femmes réunis sur un même territoire, et qu’on se sent en adhésion, en partage, avec les valeurs de la République et en responsabilité en ce qui concerne la réussite collective.
Considérer qu’on est acteur d’une réussite collective qui peut assurer sa réussite individuelle, c’est le fondement même de ce qui a fait la grandeur de la France. Quand j’étais Président des Maires de France, j’étais très attentif aux thèmes de campagnes qui émergeaient, j’essayais de capter l’analyse des faits et des évolutions de société telle qu’elle apparaissait aux élus. En 1995, ce qui émergeait, que ce soit dans la campagne de l’élection présidentielle ou dans les campagnes locales, c’était la «fracture sociale». Six ans après, en 2002, ce qui a émergé c’était la sécurité. C’est intéressant d’analyser cette mutation de référence au regard du civisme.
En 1995, chaque électeur se sentait citoyen,  partageait le fait que la communauté nationale connaissait un problème, à savoir la distanciation des uns par rapport aux autres, chacun se sentait interpellé par le discours du politique qui était de dire: « comment faire en sorte de réduire ensemble la fracture sociale, les inégalités sociales, pas seulement inégalités des situations, mais aussi des parcours, pas seulement inégalités des revenus, mais aussi des territoires ? »
Le constat était déjà qu’un certain nombre d’outils de la République étaient fragilisés, que le fameux «ascenseur social» était en panne, que l’école républicaine n’était plus ce qu’elle prétendait ou devait être. Les maux de société étaient soulignés mais il y avait une relation fortement civique entre le politique et le citoyen qui tendait à adhérer à un projet, à une espérance qui consiste à dire qu’il faut vivre ensemble sans trop de distanciation des uns par rapport aux autres. Les élections de 1995 ont peut-être été les dernières où cette adhésion à un projet civique a été perçue de façon si éclatante.
Six ans après, le thème dominant a été la sécurité. L’analyse que j’en ai fait à l’époque est qu’on est passé à une situation où on n’a plus cru à une forme de réussite collective mais où on demande que le collectif – l’Etat, la puissance publique – me garantit la sécurité par rapport à l’autre. On est donc passé en six ans de l’empathie avec l’autre à la peur de l’autre. C’est ce que j’ai appelé le racisme social. La négation même du civisme. C’est-à-dire que l’individu ne se sent plus du tout concerné par la réussite de la vie collective. Et de citoyen responsable, je deviens consommateur de droit (consommateur de la République).

 

L’individu ne se sent plus du tout concerné
par la réussite de la vie collective.
Et de citoyen responsable, je deviens
consommateur de droit de la République

 

– La montée du thème sécuritaire en 2002, manifeste, ne provient-il pas aussi, comme l’a analysé le spécialiste de géopolitique François Heisbourg à l’époque, de l’événement du 11 septembre 2001, qui a provoqué un syndrome sécuritaire planétaire, préventif du terrorisme international ?
– Le 11 septembre a surtout induit, à mes yeux, l’idée qu’il n’y avait pas de limite à la violence. Il y a eu un traumatisme, chez les américains – «même chez nous, on peut nous attaquer» – et un traumatisme pour l’ensemble du monde; on s’est dit: y a-t-il une protection qui peut réellement me garantir ma sécurité personnelle ? La perception du danger, la perception de la fragilité de sa propre vie en général – je peux perdre une situation, mon emploi, je peux perdre ma dignité, je peux même perdre la vie, par la violence de l’autre – fait que la notion de progrès, synonyme de bonheur, qui a fait la force du développement occidental avec les «trente glorieuses», a été ainsi, brutalement, remise en cause.
Et la question a commencé de se poser en ces termes : finalement, est-ce que j’ai raison de penser qu’il faut que je me comporte comme un citoyen, alors que ma protection personnelle doit l’emporter sur la protection collective ?
Il y a eu aussi une cascade de désillusions, la chute d’un certain nombre d’espérances : la fin de l’espérance collectiviste avec la chute du Mur de Berlin, la fin de l’espérance libérale avec la chute de Lehman Brothers et la fin de l’espérance religieuse : il est flagrant de constater que plus un pays est pauvre, plus le religieux est conquérant, et inversement plus une société s’enrichit plus le religieux régresse. Et, dans le même temps, on est passé d’une société de satisfaction des besoins à celle de la satisfaction des envies et à l’accumulation de frustrations aussi.
Les mutations économiques et sociales peuvent être brutales aujourd’hui ; par exemple, on peut être licencié quasiment du jour au lendemain. Comme il n’y a plus d’espérances collectives, c’est le règne de la survie individuelle, du chacun pour soi. Je me sers ainsi du collectif pour assurer mes droits et je consomme mes droits, comme je consomme autre chose…


– C’est un détournement du lien avec les institutions…

– C’est quelque chose de très préoccupant, car j’en viens à contester la loi. On en vient à une forme d’utilitarisme appliqué aussi aux institutions.  Je ne veux pas que le juge soit juste, je veux qu’il « banque », je ne veux pas que l’enseignant éduque l’ensemble des gamins, je veux simplement qu’il s’occupe du mien. Comme il y a une rupture de l’empathie avec l’autre, on aboutit à des tensions fortes; et on passe tranquillement de la force du droit au droit à la force. Quand on regarde la violence à l’intérieur des familles, la violence à l’école, la violence dans l’entreprise, la violence dans l’espace public, on voit bien aujourd’hui que la chacun pour soi risque de l’emporter largement sur le vivre ensemble dans la famille, l’école, l’entreprise ou le quartier. En cela, à l’évidence, nous sommes à un carrefour de l’évolution de nos sociétés.
– Vous avez parlé de « fragmentation » de la société.
– Oui, il y a fragmentation car nous passons d’une société qui vous garantit un savoir, un statut, un avenir, une protection dans les moments compliqués (retraite, chômage, maladie…) à une société de l’incertitude, en tout cas dans les esprits, notamment dans celui de beaucoup de jeunes qui se disent que la retraite, ça ne sera pas pour moi, l’emploi, ça ne sera pas à vie… On accepte les fractures de vie plutôt que la sécurisation et la linéarité des parcours de vie. Alors que l’enjeu de demain est certes l’égalité des chances mais surtout l’égalité des parcours; il faut en effet trouver les moyens, pour chacun, de surmonter des situations difficiles qui peuvent survenir à différents moments du parcours de vie. Aujourd’hui, le basculement culturel est de passer de la gestion à l’accompagnement des personnes, et transformer le consommateur en acteur. Et si on crée les conditions de cette mutation d’ordre culturel, forcément on renforcera l’esprit civique, et la vie en société.
– Dans cet univers fragmenté, déstructuré, y a-t-il quand même des signes encourageants ?
– Il y a bien sûr des sources d’évolutions positives, heureusement. Malgré les tendances évoquées, il y a quand même, présente aussi dans la société, une soif de solidarité et de proximité. Il y a des capacités de mobilisation, mais la problématique de socialisation a changé de nature. Parfois, les liens du territoire (que peut être un quartier) sont plus importants que les liens du sang (de la famille). La famille devient parfois plus un lieu de conflit que « la bande » dans laquelle je vis. L’entreprise est plus vécue comme un lieu conflictuel que comme un lieu de réalisation personnelle. Les managers d’un part, les salariés d’autre part, ne sont pas souvent conscients des engagements réciproques, de leur responsabilité commune, et on ne tient pas assez compte du facteur humain dans l’énorme développement du technique et de l’économique qui en découle.
L’humain, ou son absence, est présent aussi dés l’école : comment faire en sorte à l’école non pas d’apprendre une série de programmes mais de donner le goût d’apprendre ? Comment faire en sorte que le salarié non pas travaille mais aime travailler ? La perte de l’humanité peut se percevoir aussi dans les milieux universitaires, en médecine par exemple, où la technologie peut finir par effacer la dimension humaine de l’acte de soigner.

 

Le drame de la fin du XXème siècle et du XXIème siècle,
c’est l’isolement, souvent lié aux nouvelles technologies

 

Le drame de la fin du XXème siècle et du XXIème siècle, c’est l’isolement, souvent lié aux nouvelles technologies. Voyez les plates formes téléphoniques des grandes entreprises dites de «services», qui s’adresse avec ces injonctions: «tapez 2, tapez 3, tapez 4 !» L’explosion des nouvelles  technologies ont sans doute permis des progrès économiques mais ont aussi érigé des murs, derrière lesquels les personnes, notamment les plus fragiles, se sentent isolées.
La proximité est une réponse. Le lien social peut se reconstruire au niveau des communes. L’enjeu des maires est de faire revivre la notion de communauté, au bon sens du terme. Et le vieillissement de la population est une chance: car les inactifs marchands peuvent se muer en actifs sociaux. Il faut réhabiliter en France non seulement des espaces mais aussi le temps, le sens du temps, et les gens qui donnent du temps.
Aujourd’hui, des initiatives peuvent et doivent être prises par le voisinage de quartier, par la solidarité de proximité, notamment par la mobilisation des personnes âgées. Comme les grandes constructions idéologiques ont disparu, les espérances de proximité locales peuvent prendre le relais, et déboucher sur des réalisations concrètes. L’accompagnement est une notion clé, en ce domaine : qu’il s’agisse des maux ou déviances, comme l’alcoolisme ou le tabagisme, on ne peut s’en sortir que par et dans l’accompagnement. C’est une clé du bonheur de vivre.


– Et l’échéance de 2012, dites-vous, va être marquée par le « vivre ensemble » ?

– Oui, c’est un thème politique majeur qui peut s’imposer. Ou on laisse se développer le seul principe de réussite individuelle, ou on considère qu’on est à la fin du cycle consumériste, proche d’une forme d’esclavagisme moderne où on entretient des envies fortement médiatisée, et on se dirige vers un nouvel équilibre entre l’esprit, le corps et l’autre. C’est en fait l’esquisse d’une nouvelle philosophie, avec moins d’acquisitions matérielles, plus de satisfactions spirituelles, au sens satisfactions de l’esprit, de la culture. Si la fin des espérances collectives se confirme, il faut la remplacer par l’amorce de nouvelles espérances individuelles. Il faut pour cela mettre un terme à la conflictualité et à tout ce qui y tend, et favoriser de nouvelles formes de solidarité, l’esprit du « vivre ensemble ». Il va sans doute falloir imaginer des formes de partages non marchands.
– Sans doute favorisées par la situation de l’après-crise financière…
Oui, malheureusement la crise économique a fait accroitre un certains nombres de facteurs  préexistants. L’angoisse du déclassement augmente, la précarité aussi. Nous devons rester vigilants à l’égard de ceux qui se trouvent évincés dans une politique qui va trop vite. De plus en plus de citoyens se sentent dépassés, délaissés, perdus, ils se sentent mal défendus par l’Etat. Je suis très préoccupé car la crise amplifie le nombre de personnes ayant besoin d’un accompagnement social. L’enjeu est bien là : c’est d’aider les gens au bon moment, sinon le fatalisme s’installera, voir une forme de violence qui entrainera la violence. Notre société doit protéger les plus défavorisés, c’est sa mission la plus importante.
Le problème aujourd’hui est que les deux sociétés, la société « officielle » et la société « sous-terraine » risquent de s’affronter, aller au rapport de forces ; il y a bien d’une part, dans la société aujourd’hui, des forces qui respectent le principe de légalité et des forces qui, précisément, se posent en opposition à la légalité et le revendiquent. On voit bien les phénomènes de désobéissance civile, les phénomènes de bandes, de trafics en tous genre, etc… Les politiques sont aujourd’hui devant une double impasse : celle de constituer une espérance dans une situation de crise financière, sans doute durable pour l’Europe en tout cas, et de s’adresser à des « clientèles politiques » devenues très poreuses. La droite, mondiale, est de plus en plus enfermée dans un discours sécuritaire de la peur de l’autre et la gauche, mondiale, est de plus en plus enfermée dans un discours d’empathie avec l’autre qui conduit à l’assistanat. Ces deux grands courants politiques sont dans l’impasse car des alternances se produisent mais dans une société qui est dans le déclin.
Il y a un grand décalage aujourd’hui entre les débats politiques et les enjeux politiques. Il faut donc que la société civique s’approprie un certain nombre de questionnements, permettant de restaurer le politique dans sa réponse aux maux de la société et aux évolutions du monde, et permettant au politique de fédérer un certains nombre d’acteurs mobilisés pour la réussite de projets collectifs. C’est un vrai enjeu, aujourd’hui, pour tous les citoyens. Car sinon, on risque de se retrouver en permanence en situations de confrontation, dans le syndrome de la gestion des peurs, d’un repli sur soi ; constaté par exemple à Chypre où la victoire est venue d’une opposition avec les Grecs, en Belgique, où les Flamands s’opposent aux Wallons, en Hollande, où la tentation est de marquer électoralement des points par le populisme xénophobe.

 

 Il faut donc que la société civique s’approprie un certain nombre de questionnements, permettant de restaurer le politique dans sa réponse aux maux de la société
et aux évolutions du monde

Il ne faudrait pas, à défaut de grandes espérances collectives, que les politiques se fassent les spécialistes de l’exploitation des peurs et de l’exploitation des humiliations. Ceci n’a jamais constitué une capacité, pour un pays, de relever les défis de la compétitivité internationale et du bien être. A force de contourner les vraies questions et enjeux, on finit par descendre progressivement, de la Ligue 1 à la Ligue 2, puis à la Ligue 3, aboutissant à une situation où c’est la protestation sociale et radicale qui peut l’emporter sur tous les comportements de raison. Il y a alors danger.
Prenons garde de ne pas opposer des catégories les unes aux autres. J’aurais par exemple préféré un grand débat sur l’identité de la France – car nous devons avoir, ou restaurer, une fierté de notre histoire et des fondements de notre République – plutôt qu’un débat sur l’identité des Français, qui a tendance à diviser plutôt qu’à rassembler. L’identité républicaine de la France: voilà un débat porteur de solidarité et d’avenir. La société française est aujourd’hui demandeuse de messages d’unité et de rassemblement, même si les politiques et les institutions sont moins perçues comme aptes à les diffuser.

Propos recueillis par Jean-Philippe MOINET
in Revue Civique 4 (Automne 2010)

 

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